MMaintenant, enfin, il triomphait. Lui, dont la jeunesse n’avait été qu’une longue série d’efforts, recevait à présent, chez lui, des généraux, des ministres et des princes, à commencer par le premier d’entre eux : le kaiser Guillaume Ier. Féru de choses militaires, l’empereur d’Allemagne aimait parcourir, raide comme un piquet et le torse bombé, l’immense usine de canons que lui, Alfred Krupp, avait édifiée à Essen à partir de la fonderie en ruines, que lui avait léguée son père. En ces années 1880, des milliers d’ouvriers travaillaient à produire des roues de chemins de fer, des laminoirs, et surtout, ces canons qui faisaient la réputation de la firme. La ville elle-même, Essen, dont la population avait été multipliée par près de 50 en vingt-cinq ans, ne vivait que pour et par Krupp. L’usine s’étendait, immense, au coeur de l’agglomération qu’elle abreuvait de ses fumées fétides. Krupp était la première entreprise d’Europe et le premier fabricant de canons au monde. Le symbole de la puissance industrielle du Reich…

Alfred Krupp était tombé très jeune dans l’acier. Très précisément à l’âge de quatorze ans, lorsque son père Friedrich est mort sur un matelas bourré de paille, complètement ruiné. C’était en 1826. Longtemps, les Krupp avaient figuré parmi l’élite d’Essen. Commerçants prospères, ils s’étaient lancés dans la fabrication d’acier lorsque Friedrich Krupp avait créé une modeste fonderie d’acier fondu. L’affaire, hélas, avait mal tourné. La Berne, la rivière au bord de laquelle Friedrich avait édifié l’établissement, était, en effet, un cours d’eau irrégulier et capricieux. Qu’une année sèche survienne et la roue hydraulique s’arrêtait tout net. C’est ce qui était arrivé en 1824, plongeant l’entreprise dans de graves difficultés. Endetté, Friedrich avait tout perdu : sa fortune, sa maison, ses fonctions au conseil municipal d’Essen et son honneur. Quant à la fonderie, on l’avait simplement abandonnée. C’est d’elle, dont Alfred, placé par sa mère à la tête de ce qui restait des affaires familiales, avait héritée.

Curieux personnage que cet Alfred Krupp, l’homme qui devait redonner tout son lustre à la dynastie. En 1826, c’est un adolescent grand et maigre, gauche et nerveux, avec un air de tension insoutenable. Ses bizarreries sont déjà là et devaient, plus tard, fasciner l’Europe. Sa peur maladive du feu – un comble pour un sidérurgiste ! – et, surtout, son fétichisme du fumier. Tourmenté, Alfred croit, en effet, au pouvoir créateur du crottin de cheval mêlé à de la paille. Au point, plus tard, de se faire construire son cabinet de travail au-dessus d’un tas de fumier. Hypocondriaque au dernier degré – il lui arrive de rester alité plusieurs semaines d’affilée, – il est convaincu que ses propres exhalaisons sont toxiques. Pour éviter de mourir asphyxié, il ne cesse de bouger, accentuant l’impression de nervosité qui l’habite constamment. L’approche de la nuit le panique. Dormir, c’est rester immobile… Alors, il ne dort pas, ou très peu, passant ses nuits à écrire, à faire des plans et à jeter d’innombrables projets sur le papier. Car ce grand névrosé est aussi un créatif exceptionnel doté d’une énergie peu commune. Dix ans durant, épuisé et mal nourri, il pousse impitoyablement au travail les cinq fondeurs, dont il a hérités avec la forge, fabricant des couteaux de bouchers, des coins, des outils et quelques monnaies, jusqu’à pouvoir acheter un moteur à vapeur qui met, enfin, un terme aux caprices de la Berne. Distant, paranoïaque, hypocrite, l’homme ne recule devant rien pour remonter la pente. A ses clients, il ment ouvertement pour prendre des marchés, présentant sa modeste fonderie, toujours au bord de la crise de trésorerie, comme une entreprise réputée dans toute l’Allemagne. Dans les années 1840, il sillonne l’Europe en quête d’idées nouvelles. On le voit à Paris – dont il ne visite pas un monument -, à Londres et Liverpool où, doté d’un faux passeport, il se fait passer pour un aristocrate anglais… alors même qu’il ne parle pas un mot de la langue de Shakespeare ! On le voit aussi à Varsovie, à Saint-Pétersbourg et à Bruxelles, tâchant à chaque fois de voler les secrets industriels de ses concurrents. De ce périple, il ramène quelques idées qui lui permettent de déposer un brevet pour la fabrication de couverts en acier fondu. Un vrai succès, enfin, qui lui apporte une certaine notoriété. En 1845, la fonderie compte une centaine d’ouvriers. Cette même année, lors de l’une de ses crises d’insomnie, il dessine deux canons de fusil creux en acier étiré à froid. Ces simples croquis vont bouleverser les destinées de l’entreprise…

Fumées crasseuses

Mais il lui en faudra du temps, là encore, pour être pris au sérieux par l’état-major. L’acier, en effet, n’intéresse pas l’armée, obstinément fidèle au fer et au bronze, réputés plus solide. Même le canon expérimental qu’il livre à la Prusse en 1847, malgré d’incontestables performances, ne convainc pas. Il restera sous une bâche deux ans durant. Cassant, volontiers méprisant et pour tout dire totalement asocial, Alfred a du mal à se concilier les généraux qui, de leur côté, n’apprécient guère que cet homme prématurément vieilli, à la silhouette desséchée et aux gestes saccadés s’occupe de leurs affaires. Il faudra attendre 1861 et l’accession de Guillaume Frédéric Louis de Hohenzollern au trône de Prusse pour qu’enfin, Alfred trouve une oreille attentive. Entre-temps, Krupp s’est lancé, avec succès, sur le marché en plein essor des chemins de fer, produisant des essieux, des ressorts, et surtout des roues pleines pour locomotives qu’il exporte jusqu’aux Etats-Unis. Employant, désormais, pas loin de 2.000 ouvriers, l’ancienne fonderie est devenue une firme puissante qui couvre plusieurs dizaines d’hectares. Entre-temps également, Alfred s’est marié avec Bertha Eichhoff, pour laquelle il a fait construire une maison au pied même de l’usine. La malheureuse, qui lui donnera un enfant, n’a pas supporté longtemps les fumées crasseuses qui envahissent les pièces, s’infiltrant jusque dans les armoires où elles couvrent le linge d’une perpétuelle pellicule noire. Elle n’a pas non plus supporté les manies de son étrange époux, ses silences, ses phobies et cette habitude qu’il a de passer de longues heures au sommet de la tour, dont il a flanqué la demeure familiale, et d’où il scrute l’usine, notant méticuleusement les ouvriers retardataires. Excédée, Bertha passera sa vie de villes d’eaux en villégiatures, fuyant comme la peste Essen, l’usine, ses fumées, son mari et ses canons…

Roi de Prusse et bientôt empereur d’Allemagne, Guillaume Frédéric, lui, apprécie ce curieux personnage, qu’à partir de 1861, il convoque régulièrement dans son palais de Potsdam, et qui se répand devant lui en flagorneries. Perspicace, Alfred a, en effet, tout de suite perçu la fascination du roi pour la chose militaire. Ambitieux, agressif, Guillaume veut doter son pays d’une armée moderne. Quoi de mieux, pour y parvenir, que de l’équiper de ces canons à chargement par la culasse – une première ! – que Krupp a mis au point, dès 1858, mais que l’état-major se refuse à tester ? Guillaume, lui, en commandera 312 d’un coup, propulsant la firme parmi les « grands » européens du secteur de l’armement. Et tant pis si, en 1865, plusieurs exemplaires éclatent lors de tirs d’essais, déchiquetant au passage les servants et quelques observateurs imprudents. Epouvanté, Alfred s’enfuit littéralement, abandonnant Essen et l’Allemagne, passant de longs mois affublé d’une perruque à Nice aux côtés de son épouse qui a le plus grand mal à s’en débarrasser. Grand seigneur, Guillaume passe l’éponge. Bien lui en prend. En 1866, la guerre austro-prussienne démontre la supériorité écrasante des canons Krupp. Tout comme la guerre contre la France, cinq ans plus tard. La naissance du premier Reich, en 1871, est un peu la victoire d’Alfred. Devenu intouchable, l’homme est, désormais, un familier de l’empereur et de son redoutable chancelier, Bismarck, qui le reçoivent régulièrement en audience privée. Réputés pour leur efficacité, les canons Krupp abreuvent toute l’Europe, à l’exception notable de la France qui – patriotisme économique oblige ! – préfère ceux fabriqués par Schneider et Creusot-Loire.

Devenu l’un des hommes les plus puissants d’Europe, Alfred est, pourtant, un homme désespérément seul. Depuis 1864, il réside dans la villa Hügel, une sinistre demeure qu’il a fait édifier sur une colline, un peu à l’écart de son usine et qui compte un nombre incalculable de pièces. Les fenêtres y sont scellées en permanence, pour éviter toute contamination, et les matières inflammables, comme le bois, y sont bannies. Sa chambre à coucher est gardée par trois portes métalliques toujours verrouillées. Seule curiosité : son cabinet de travail, où l’industriel peut respirer à loisir l’odeur du fumier. Les grands de ce monde y font de fréquents passages – l’empereur y a même un appartement réservé. Mais bien peu y restent, tant le maître des lieux se montre aride avec ses hôtes. Rien ne l’intéresse. Pas même son épouse, dont il se dit qu’elle vit le parfait amour avec un bel inconnu, quelque part sur la Côte d’Azur. Rien, sauf bien sûr son usine. Avec le temps, Alfred est devenu de plus en plus exigeant. Les ouvriers sont mis à l’amende pour une broutille. Obsédé par l’ordre et la discipline, l’industriel leur interdit de s’absenter ou même de boire sans une autorisation écrite d’un contremaître. En contrepartie, le personnel bénéficie d’une protection sociale sans équivalent en Europe et même dans le monde. Lorsqu’Alfred meurt, en 1887, usé par le labeur et ses phobies dévorantes, il laisse à son fils un empire industriel qui, à Essen, emploie plus de 30.000 ouvriers et qui s’étend sur plus de 1 million de mètres carrés. Implanté au coeur de la Ruhr, cet empire allait être, pendant plus de cinquante ans encore, l’un des plus puissants soutiens du militarisme allemand.

 

Illustration. Alfred Krupp. Sous l’air impavide, un homme névrosé, cassant, méprisant, asocial et obsédé par les maladies… Mais aussi un industriel d’exception aux idées révolutionnaires.

 

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton, historien des entreprises et écrivain, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Saga des Rothschild, parue en 2017. Il est également le fondateur de l’agence History & Business, l’une des principales agences d’histoire d’entreprises en France. Tristan Gaston-Breton collabore également au quotidien économique Les Échos pour lequel il rédige, depuis 1999, les séries d'été consacrées à l'histoire des grandes entreprises et des grands entrepreneurs qui ont marqué l'histoire du capitalisme.

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