Au XVIIème siècle, une ville fait l’admiration de tous les observateurs par sa richesse, son dynamisme économique, son cosmopolitisme et la tolérance qui y règne : Amsterdam. « Je regarde, étonné, la quantité stupéfiante de marchandises apportées de l’étranger », s’exclame ainsi l’humaniste Caspar Barleus. Prodigieuse, la richesse d’Amsterdam l’est d’autant plus qu’elle est toute récente. Dans l’affaire, tout s’est noué en 1579, lorsque les Provinces-Unies ont proclamé leur indépendance sur les Espagnols. Lorsque six ans plus tard, en 1585, les Espagnols prennent Anvers – le grand port marchand du Nord de l’Europe, condamné désormais à un irrémédiable déclin –, Amsterdam s’impose comme la première puissance commerciale mondiale. Une position que la ville allait conserver pendant tout le XVIIème siècle, et même un peu au-delà. Le fameux « Siècle d’Or »…

Les secrets de cette réussite ? La tolérance bien, sûr, qui fait d’Amsterdam un refuge pour tous et ce, quelle que soit leur religion ou leurs idées. Seuls comptent l’utilité des hommes et ce qu’ils peuvent apporter à la République. Mais aussi la faiblesse de l’Etat, l’une des conditions de l’épanouissement du capitalisme selon certains historiens. Réputé inconsistant, le gouvernement central de La Haye n’a en pratique aucun pouvoir, laissant toute décision importante à l’appréciation des Etats provinciaux qui règnent eux-mêmes sur de véritables républiques urbaines dont Amsterdam est le modèle le plus abouti. S’y ajoute – une hérésie pour un Français contemporain ! – un système fiscal qui épargne à dessein le capital et pèse surtout sur les petites gens. L’essentiel des ressources fiscales provient en effet de l’impôt indirect sur la consommation que les classes supérieures supportent plus aisément. Il existe bien sûr un impôt sur le revenu mais il est plafonné à 1% ! Même l’impôt sur les domestiques avantage les plus riches : 5 florins 16 sous pour un domestique mais 14 florins 14 sous pour 5 domestiques !  Décidément avantagé, le négociant fixe lui-même, à la douane ou à l’octroi, la valeur des marchandises à imposer.  « En échange » de ces avantages, les milieux d’affaires sont régulièrement sollicités pour participer aux emprunts des Etats-Généraux, des provinces ou des villes. Des emprunts au rendement médiocre – 2,5% – mais qui permettent aux autorités de ne jamais manquer d’argent.

Mais la clé de l’essor d’Amsterdam, c’est bien sûr le commerce, notamment maritime. Lorsque les Provinces-Unies se séparent des Pays-Bas espagnols, cela fait quelques années déjà que la ville a capté à son profit les trafics de la mer Baltique. Depuis les années 1560, les grains des pays baltes, mais aussi les planches, les madriers, les mâts, le goudron et la poix indispensables à la construction navale affluent en effet à Amsterdam qui les revend à l’Allemagne, à la France, au Portugal et à l’Espagne, le tout contre de l’argent comptant. Pour ce trafic Nord-Sud, les Hollandais ont inventé un nouveau bateau, la fameuse « flûte », un navire robuste et volumineux, aux flancs bombés et qui, surtout, se manœuvre avec un équipage réduit. A la clé :  des frais réduits de 20% par rapport aux flottes concurrentes. A leur apogée au milieu du XVIIème siècle, les Provinces-Unies aligneront une flotte de 6000 navires environ, soit l’équivalent de l’ensemble des autres flottes européennes réunies ! Autre source de richesse : la pêche aux harengs, devenue un quasi-monopole des Hollandais à la fin du XVIème siècle. Au début du XVIIème siècle, plus de 1000 navires ramènent chaque année en Hollande quelques 300 000 tonneaux de poisson de la mer du Nord et de la Baltique.  Fumés, salés et revendus dans toute l’Europe – qui en consomme beaucoup en raison de ses propriétés nutritives…et pour respecter les prescriptions religieuses –, les harengs sont une véritable mine d’or pour les Provinces-Unies. Aux produits de la Baltique et de la mer du Nord s’ajoutent ceux de l’agriculture. Très peuplées, densément urbanisées – 50% de la population vit en ville, un record en Europe – mais disposant de peu d’espace, les Provinces Unies ont misé très tôt sur la productivité agricole. Aux Pays-Bas, les vaches sont mieux nourries et donnent plus de lait qu’ailleurs en Europe ; grosse utilisatrice d’engrais – dont les ordures urbaines –, organisée selon des modes savants de rotation, l’agriculture se spécialise de son côté dans les cultures industrielles – lin, chanvre, colza, houblon, tabac, plantes tinctoriales…– , hautement rémunératrices. Importants, les profits important sont réinjectés dans l’économie. « Le capitalisme pousse en Hollande à partir de son sol » a pu dire, à juste titre, un historien hollandais.

A la fin du XVIème siècle, les marchands en négociants hollandais « branchés » sur la Baltique ont en tout cas accumulé suffisamment de capital pour se tourner vers de nouveaux horizons, plus lointains ceux-là. Tout commence – car il y a un commencement – en 1592 lorsque l’explorateur Cornelius Houtman est envoyé à Lisbonne par les négociants de Hollande pour y recueillir des informations sur le commerce des épices, alors un monopole des Portugais. Embarqué sous un faux nom sur un navire portugais en partance pour les Indes, démasqué et emprisonné à Goa, libéré contre rançon, l’intrépide explorateur rentre aux Provinces-Unies en 1594 pour repartir un an plus tard, cette fois à la tête de quatre navires. Si elle n’est pas un véritable succès, cette expédition vers l’île de Java n’en convainc pas moins les milieux d’affaires  de se lancer, eux-aussi, à la conquête du marché des épices. Une conquête d’autant plus tentante que l’immense empire portugais – ingérable en raison de son immensité même – est à bout de souffle. Tel est l’objet de la création, en 1602, de la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales (la VOC) dont le placement des actions suscite une effervescence générale dans la ville : 1143 investisseurs au total, dont bien sûr de riches marchands, mais aussi des boulangers, des bouchers, des tailleurs, des savetiers, des boutiquiers, et même quelques domestiques ! Raison d’être de la nouvelle compagnie : capter au profit des Provinces-Unies le commerce avec l’Extrême-Orient. Un objectif que les Hollandais mettent vingt ans à peine à atteindre. Dans les années 1620, la VOC dispose de comptoirs à Batavia, Sumatra, Java et les Moluques et règne, à la place des Portugais, sur le très juteux commerce des épices et notamment du poivre dont les 500 grammes se négocient aux alentours de 6000 de nos euros ! Véritable Etat dans l’Etat, la VOC gère sans état d’âme cette fortune sur laquelle repose en grande partie le siècle d’or hollandais. Son représentant à Batam, Jan Pieterszoon Coen – un ancien marchand principal devenu gouverneur général de la Compagnie – n’hésite pas, ainsi, à massacrer 14 000 des 15 000 habitants de Banda, aux Moluques, qui ont eu l’audace de commercer avec les Anglais. Les hommes seront écartelés en public et les femmes et enfants réduits en esclavage. Le poivre vaut bien quelques massacres… D’autant qu’à Amsterdam, les précieuses baies noires font l’objet d’une cotation spéciale à la Bourse de la ville – ouverte en 1611 – et que la VOC n’hésite pas à faire monter les prix en stockant les récoltes dans ses entrepôts d’Amsterdam. Au XVIIème siècle, le poivre devient ainsi un objet de spéculation à l’échelle de l’Europe tout entière. Tout comme les tulipes ! Devenues un symbole, exportées dans toute l’Europe, ces fleurs qui font l’objet de contrats à terme à la Bourse d’Amsterdam font la fortune de nombreux négociants avant de les ruiner lorsque les cours s’effondrent brutalement en 1637. Le premier krach de l’histoire…

Mais une simple péripétie dans le siècle d’or hollandais. Au milieu du XVIIème siècle, Amsterdam est devenu l’entrepôt du monde, le point d’arrivée et de réexpédition des produits venus non seulement d’Asie mais aussi d’Amérique où les Hollandais disposent de bases avancées à la Nouvelle-Amsterdam, l’actuelle New-York, au Brésil et aux Antilles. S’ils règnent sur les mers, les Hollandais règnent aussi sur le crédit. Créée en 1609 pour mettre de l’ordre dans l’anarchie monétaire créée par la diversité des monnaies en circulation, la banque d’Amsterdam ne peut certes pratiquer le crédit. Ce sont les marchands et les négociants qui le font. Au XVIIème siècle, ils vendent du crédit à l’Europe tout entière. Leurs spécialité : le commerce pour le compte d’autrui – on parle de commerce à la commission – qui permet aux firmes hollandaises de financer, contre rémunération, le commerce de leurs correspondants européens.    Une pratique qui rabat vers Amsterdam une masse considérable de marchandises.

La toute-puissance d’Amsterdam ne pouvait bien sûr manquer de susciter l’ire de ses voisins. En 1672, à la faveur de la Guerre de Dévolution, la France tente d’abattre la puissance hollandaise dont la concurrence, malgré des tarifs très protectionnistes, pèse lourdement sur les marchands et fabricants français. C’est un échec. En fermant le marché anglais, les  quatre guerres contre la Grande-Bretagne (1652 à 1674 puis 1780 à 1784) s’avèrent plus efficaces. Dès les années 1730, le dynamisme commercial d’Amsterdam commence à s’essouffler. Appuyée sur un empire en expansion rapide et un système financier remarquablement efficace, l’Angleterre est désormais prête à se saisir du « sceptre du monde ».

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton, historien des entreprises et écrivain, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Saga des Rothschild, parue en 2017. Il est également le fondateur de l’agence History & Business, l’une des principales agences d’histoire d’entreprises en France. Tristan Gaston-Breton collabore également au quotidien économique Les Échos pour lequel il rédige, depuis 1999, les séries d'été consacrées à l'histoire des grandes entreprises et des grands entrepreneurs qui ont marqué l'histoire du capitalisme.

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