Paris, printemps 1889. Depuis quelques jours, l’Exposition Universelle bat son plein. Des milliers de visiteurs se pressent sous l’arche qui donne accès à la Galerie des Machines, véritable hymne au monde moderne. Sur plus de 400 mètres s’alignent d’étonnantes inventions, comme ce « marteau atmosphérique », cette machine à fabriquer automatiquement des cigarettes ou ces différents modèles de turbines électriques.  Dans l’une des allées, on peut voir un drôle d’engin. Il s’agit d’un tricycle biplace à moteur à vapeur. Il a été construit par Léon Serpollet, un bricoleur de génie qui se passionne depuis toujours pour l’automobile naissante. Pour l’occasion, il s’est associé à un industriel dont le nom de famille n’est pas tout à fait inconnu du grand public : Armand Peugeot. Les deux hommes attendent beaucoup de leur « invention ». Ils seront déçus : A Paris cette année-là, leur tricycle ne suscite en effet aucun intérêt.  Beaucoup se seraient découragés.  Pas Armand Peugeot ! Comme Serpollet et quelques autres, il croit dur comme fer à l’avenir de ce nouveau moyen de locomation. Au point d’envisager d’en faire une industrie à part entière…

A 40 ans tout juste, cet ingénieur diplômé des Arts et Manufactures n’en est pas à son coup d’essai. C’est lui déjà qui, en 1882, a décidé de lancer dans les usines de la famille une fabrication de cycles. A ce moment, les Peugeot ont derrière eux une longue tradition industrielle. Originaires du Doubs, ils sont entrés dans l’acier en 1810 en créant dans un ancien moulin à grain une fonderie pour la fabrication de ressorts et de lames de scie. Ainsi sont nés les Etablissements Peugeot Frères, point de départ de l’aventure Peugeot. Les commandes affluant, une nouvelle usine a été créée en 1824, à proximité d’Hérimoncourt (Doubs), puis une troisième l’année suivante, à Valentigney. Ressorts, tournebroches, lames de scie, outillages… Très diversifiées, les productions des trois usines sont vendues dans toute la France mais aussi en Suisse, en Italie, en Allemagne, et même en Turquie. Dans les années 1830, des dissensions poussent certains membres de la famille à créer leur propre fabrique d’acier, à Pont-de-Roide dans le Doubs. Il faudra une dizaine d’années aux Peugeot pour se réunifier sous la houlette de Jules et Emile Peugeot – le père d’Armand. Lorsque celui-ci vient au monde en 1849, les trois usines Peugeot d’Hérimoncourt, Valentigney et Pont-de-Roide emploient près de 500 ouvriers. Elles produisent de la quincaillerie, des outils industriels et agricoles, des pince-nez, des brins de papapluie, des baleines de corset, sans parler des célèbres moulins à café… En 1855, une nouvelle usine est édifiée à Beaulieu pour la fabrication des crinolines, ces armature en acier fin destinées à gonfler les robes des élégantes…

Tel est le monde dans lequel évolue Armand Peugeot lorsqu’il rejoint l’entreprise familiale après ses études, à la fin des années 1860. Comme tous les membres de la famille, le jeune ingénieur est fortement marqué par la culture protestante qui imprègne les Peugeot : la valorisation du travail et de l’investissement productif,  le sens de l’effort, le refus des plaisirs trop voyants et de l’argent facile, le tout joint à une haute conscience sociale. Un rien austère, Armand Peugeot n’en est pas moins un homme curieux et à l’esprit continuellement en éveil. Au début des années 1870, il se rend ainsi en Angleterre, le berceau de la révolution industrielle. Il y prend la mesure des bouleversements en cours, dans le domaine de la fabrication des produits comme dans celui de leur commercialisation. Il y découvre également une industrie nouvelle : celle de la bicyclette, un étonnant moyen de locomotion qui avait suscité un véritable engouement dans le Paris du Second Empire avant de tomber dans un relatif oubli après la guerre de 1870 et de s’épanouir de l’autre côté de la Manche. Passionné de mécanique, Armand Peugeot s’enthousisme pour ce que l’on appelle encore le « vélocipède » et dont il pressent le formidable avenir.

Il lui faudra plus de dix ans pour en faire l’une des fabrications phares de la Société Peugeot Frères. Dix ans passés à étudier les engins existants, à concevoir un modèle, à acquérir des matériels, et surtout à convaincre son cousin Eugène avec qui il préside aux destinées de l’entreprise familiale et qui, lui, ne croit pas aux cycles.  Il devra admettre son erreur… En 1882, à force d’insistance, Armand Peugeot présente le « Grand Bi », un surprenant engin doté d’une immense roue avant et d’une toute petite roue arrière. Le succès est immédiat. En 1886, la firme lance ses premières bicyclettes à roues égales et à transmission par chaîne. Leur fabrication s’effectue dans l’usine de Beaulieu et mobilise 300 ouvriers, le tout sous la houlette d’Armand Peugeot. En 1890, Peugeot livre déjà 8000 exemplaires par an, chiffre qui passera à 20 000 dix ans plus tard ! Un formidable succès qui propulse Peugeot parmi les tout premiers constructeurs nationaux de cycles et contribue à faire connaître le nom de l’entreprise auprès du grand public. En ces années 1880, Armand Peugeot vient de changer les destinées de l’entreprise familiale. Ce n’est pas la dernière fois qu’il le fait…

Car l’industriel voit déjà plus loin… En 1886, alors même que débute à Beaulieu la fabrication de bicyclettes, Armand Peugeot tombe en effet par hasard sur le véhicule à vapeur créé en 1881 par Amédée Bollée, le père de l’automobile. « La Rapide » ressemble davantage à un omnibus qu’à une voiture moderne. Mais pour Armand Peugeot, le choc est immédiat. Le vélocipède d’abord, la locomotion à moteur ensuite : pour lui, ces inventions sont de la même veine. A ses yeux, l’automobile – le terme date de 1875 – va, comme le vélo, connaître un grand essor et ce, pour les mêmes raisons : l’envie de se déplacer facilement, la soif de liberté sans parler des sensations que procure la vitesse… Dès 1886, Armand Peugeot décide de se lancer dans l’aventure automobile à laquelle personne, à ce moment, ne croit vraiment. Deux ans plus tard, en 1888, il contacte un autre pionnier de la locomotion, Léon Serpollet, qui a imaginé de monter une chaudière à vapeur sur un tricycle.  C’est ensemble que les deux hommes présentent le fameux tricycle Peugeot lors de l’Exposition Universelle de 1889. Avec le succès que l’on sait…

En cette année 1889, Armand Peugeot est donc déçu mais pas découragé. L’homme a appris la patience… Surtout,  il a découvert en parcourant les allées de la Galerie des Machines le petit canot pourvu du moteur à pétrole récemment breveté par l’ingénieur allemand Gottlieb Daimler. A nouveau, l’industriel a une intuition : c’est ce moteur fonctionnant au pétrole, et non la vapeur, qu’il faut utiliser pour mouvoir une automobile. Le reste est affaire de circonstances. Cette même année 1889, Armand Peugeot est en effet contacté par un client de la société Peugeot Frères qui lui fournit de l’acier : le carrossier Panhard & Levassor. L’un de ses dirigeants, Emile Levassor, se passionne lui aussi pour le nouveau moyen de locomotion. Atout supplémentaire : c’est à Panhard & Levassor que Daimler Benz a confié l’exclusivité de la fabrication et de la commercialisation de son moteur en France. A Armand Peugeot, Emile Levassor propose de mettre leurs compétences en commun et de fabriquer ensemble des automobiles. L’affaire se noue en novembre 1889 lors d’une rencontre au sommet organisée à Valentigney entre Armand Peugeot, Emile Levassor et Gottlieb Daimler, venu spécialement jusqu’au siège de la société Peugeot Frères. A l’issue de la rencontre, les trois hommes se sont partagés les tâches : Panhard & Levassor fournira les moteurs construits sous licence Daimler que Peugeot montera sur des quadricycles. Deux ans plus tard, le premier quadricycle Peugeot sort de l’usine de Beaulieu. Il est vendu à quatre exemplaires. Les modèles s’enchaînent bientôt tandis que la production augmente régulièrement : 29 véhicules en 1892, 72 en 1895…

Il était dit cependant que les mêmes causes devaient entraîner les mêmes effets… En ce milieu des années 1890, Armand Peugeot est sur le point de gagner son pari, comme il avait gagné celui des cycles une douzaine d’années plus tôt. Mais dans la famille, tout le monde ne pense pas comme lui. Eugène Peugeot voit en effet d’un très mauvais œil ces fabrications qui encombrent les ateliers de Beaulieu. A dire vrai, il ne croit pas à l’automobile, un simple caprice à ses yeux. Il craint en outre que la présence des automobiles sur le catalogue de la firme ne rebute la clientèle traditionnelle de cette dernière et ne nuise à l’image de qualité qui s’attache à ses produits. Pour Eugène Peugeot, la cause est entendu : fabricant de moulins à café, de tondeuses, d’outils et de ressorts, Peugeot Frères n’a rien à faire dans l’automobile ! Entre les deux cousins, les relations ne tardent dès lors pas à tourner à l’aigre, Eugène refusant à Armand les moyens financiers qu’il réclame pour développer ses fabrications. Dans ces conditions, la rupture est inévitable. Elle se produit en 1896, date à laquelle Armand Peugeot crée avec son beau-frère Albert Fallot la Société anonyme des automobiles Peugeot.  Exclusivement consacrée aux fabrications automobiles, elle s’installe dans l’usine de Beaulieu qu’Eugène a accepté de louer à Armand.

Le succès sera foudroyant ! Dès 1897, afin de répondre à la demande croissante, une nouvelle usine est créée à Audincourt, près de Valentigney. Un an plus tard, elle emploie déjà 350 ouvriers et fabrique 156 véhicules. Ayant rompu avec Daimler, Armand Peugeot se lance dans la fabrications de ses propres moteurs. Pourvus de deux cylindres horizontaux, ils permettent de libérer de la place pour les passagers, changeant profondément l’apparence des véhicules. Et ce n’est pas tout ! En 1899, alors que la production des automobiles Peugeot approche les 500 exemplaires, une autre usine est créée à Fives, près de Lille. Afin de se rapprocher de ses clients, l’entreprise transfère également son siège social à Paris.

A Valentigney, Eugène Peugeot doit en convenir : son cousin Armand a réussi son pari. Quant à l’automobile, elle a bien un formidable avenir devant elle ! En 1904, Peugeot Frères décice donc à son tour de se lancer dans la production de véhicules à moteurs. Ils seront vendus sous le nom « Lion-Peugeot ». Etrange situation qui fait des deux cousins des concurrents. L’avantage, pourtant, est à Armand : en 1905, la société des Automobiles Peugeot fabrique 1261 véhicules, chiffre qui passe à 2000 en 1910. La demande est telle qu’Armand Peugeot doit sans cesse agrandir ses installations. En 1910, près de 1600 ouvriers travaillent à Lille et Audicourt. Des succursales ont été ouvertes à Lyon, Nancy, Bordeaux et Marseille. Avec une production de l’ordre de 500 exemplaires par an, Lion Peugeot est très loin derrière. Dès 1905, Eugène cherche d’ailleurs à convaincre Armand de regrouper leurs forces. Sans beaucoup de succès… Les blessures d’amour-propre sont encore trop fortes.

La réunification intervient en 1910. Cette année-là, Eugène Peugeot meurt, rendant possible la fusion des deux entreprises au sein de la Société anonyme des automobiles et cycles Peugeot. Elle emploie 2500 salariés, produit 2352 voitures et 80 000 bicyclettes par an et s’apprête à construire une nouvelle usine à Sochaux. La direction en est confiée à Robert Peugeot, le deuxième fils d’Eugène. Mais à 61 ans, Armand reste l’âme de l’activité automobile dont il a fait la vocation première de l’entreprise familiale. Plus rien désormais n’arrêtera la firme au lion…

 

 

Illustration. La Peugeot type 2, première véritable voiture de la marque au lion.

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton, historien des entreprises et écrivain, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Saga des Rothschild, parue en 2017. Il est également le fondateur de l’agence History & Business, l’une des principales agences d’histoire d’entreprises en France. Tristan Gaston-Breton collabore également au quotidien économique Les Échos pour lequel il rédige, depuis 1999, les séries d'été consacrées à l'histoire des grandes entreprises et des grands entrepreneurs qui ont marqué l'histoire du capitalisme.

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