Dans les années 1830, le voyageur arrivant pour la première fois à Canton ne pouvait manquer d’être frappé par les longs bâtiments blancs à deux étages alignés les uns à côté des autres le long de la rivière des Perles. C’est là, dans les treize factoreries, que résidaient les étrangers autorisés à commercer avec la Chine ; là aussi qu’ils stockaient leurs marchandises en partance pour l’Europe ou les Etats- Unis. Anglais, Suédois, Hollandais, Français, Américains… Chaque nation disposait de son propre bâtiment, loué aux treize honguistes, ces grands marchands chinois seuls habilités à traiter avec les compagnies étrangères.

Depuis que l’empereur Qianlong a, au milieu du XVIIIe siècle, fermé la plupart des ports du pays aux étrangers, Canton est la seule place vouée au commerce extérieur. Encore les Occidentaux – au nombre de 150 tout au plus – y mènent-ils leurs affaires sous étroite surveillance. L’accès à la ville chinoise, entourée de hauts murs, leur est ainsi totalement interdit, tout comme la possibilité de se déplacer à l’intérieur du pays. Confinés dans leurs factoreries, soumis aux lois locales, n’ayant de contacts qu’avec les honguistes – qui fixent les prix et les quantités de marchandises négociables-, privés de femmes – interdites dans les factoreries -, ils mènent à Canton une vie austère, entièrement dédiée au commerce. Mais le jeu en vaut la chandelle ! C’est en effet depuis Canton que sont expédiés la soie, la porcelaine et surtout le thé dont les Occidentaux sont si friands. Mais il ne s’agit là que la face visible du commerce avec la Chine. Depuis le XVIIIe siècle, afin d’équilibrer une balance commerciale qui leur est totalement défavorable – les Chinois, en effet, n’achètent rien ou presque -, les Occidentaux se livrent au trafic d’opium à grande échelle. Venu du Bengale, acheminé clandestinement jusqu’à Canton, il inonde littéralement l’empire du Milieu qui engloutit dans ce trafic interlope des sommes bien supérieures à celles que lui rapporte le commerce légal avec les factoreries. Les autorités chinoises ont beau multiplier les interdits, rien n’y fait : vers 1835, deux mille tonnes d’opium entrent chaque année en Chine. Il faut dire que l’empire du Milieu raffole de cette drogue que consomment, un peu partout dans le pays, des millions de personnes appartenant à tous les milieux…

A Canton dans le quartier des factoreries, une firme est au coeur de ce vaste réseau commercial qui tisse sa toile des Indes à la Chine et, de là, au reste du monde : Jardine, Matheson & Co. Au début des années 1840, elle possède 80 clippers qui assurent des liaisons régulières entre l’Asie et l’Europe. Une rotation de près d’un an et demi, les navires attendant la mousson d’hiver pour quitter l’océan Indien et gagner l’Europe par le cap de Bonne-Espérance. Soie, porcelaine et thé de Chine – la maison est la première à recruter un goûteur de thé afin de répondre aux attentes des consommateurs londoniens -, opium du Bengale mais aussi sucre et épices des Philippines… Dans les entrepôts que la firme possède à Canton s’entassent des marchandises venues de toute l’Asie et revendues à prix d’or en Europe ou – pour l’opium – en Chine. Ses deux fondateurs, William Jardine et James Matheson, ne sont pas seulement les principaux piliers de la communauté marchande de Canton. Riches et influents, ils sont également très bien introduits dans les milieux dirigeants de Londres. Tous deux ont beaucoup bourlingué avant de fonder la maison qui porte leur nom et qui existe toujours aujourd’hui . Né en 1784 à Edimbourg, en Ecosse, issu d’un milieu très modeste, William Jardine a ainsi commencé sa carrière comme médecin à bord des navires de l’East India Company, la toute-puissante compagnie anglaise des Indes orientales. Un poste qui lui a permis d’effectuer de nombreux voyages à Canton et dans les ports indiens… et de se constituer un beau pécule. Depuis toujours en effet, la Compagnie autorise ses officiers et son personnel gradé à mener des opérations commerciales pour leur propre compte, mettant à leur disposition une partie des soutes des navires. Pendant une quinzaine d’années, William Jardine achète ainsi de petites cargaisons d’épices, de soie et de thé qu’il revend à Londres, allant même jusqu’à louer les quelques mètres carrés de soute qui lui sont alloués à des négociants anglais.

En 1817, en possession d’un capital non négligeable, il quitte la Compagnie et crée à Bombay, avec un marchand local, une entreprise de transport maritime. Quelques années plus tard, en 1824, ayant remarqué l’importance croissante prise par le marché chinois dans la vente de produits indiens – à commencer par l’opium -, il s’installe à Canton et devient associé de la firme Hollingworth Magniac, l’une des plus importantes de la place. A ce moment, l’East India Company a encore le monopole du commerce entre les Indes orientales et la Grande-Bretagne, monopole qu’elle conservera jusqu’en 1834. C’est donc comme commerçant indépendant régulièrement inscrit que William Jardine mène ses affaires. Comme tous les indépendants, qui doivent officiellement se contenter des miettes que veut bien leur laisser la Compagnie, il se livre à toutes sortes de trafics plus ou moins avouables dont, bien sûr, celui de l’opium. En 1827, devenu le seul propriétaire de la firme Magniac, Jardine se choisit un nouvel associé en la personne de James Matheson. Plus jeune que William Jardine – il est né en 1796 -, James Matheson est l’exact opposé de son nouvel associé. De petite taille alors que Jardine est plutôt grand, aussi imaginatif et enthousiaste que Jardine est sérieux et appliqué, passionné d’art alors que William Jardine consacre tout son temps aux affaires, Matheson est arrivé aux Indes en 1815 lorsque, quittant son Ecosse natale, il a trouvé une place dans la maison de commerce tenue par l’un de ses oncles à Calcutta. Le jeune homme y aurait sans doute fait carrière s’il n’avait, selon la légende, oublié de remettre à un navire en partance pour Londres une lettre urgente que lui avait confiée son oncle ! Ulcéré, celui-ci conseille alors son neveu de regagner au plus vite l’Europe. Loin de s’exécuter, James Matheson décide de tenter sa chance du côté de la Chine. Faute d’avoir obtenu de la Compagnie des Indes orientales l’autorisation de s’installer à Canton, il opte pour Macao, qui appartient alors au Portugal et qui constitue l’une des plaques tournantes dans la distribution de l’opium en Chine. Il va y rester une dizaine d’années, tissant des liens précieux avec les communautés marchandes de Calcutta et de Manille et acquérant une connaissance sans pareil du trafic d’opium. En 1821, à l’âge de vingt-cinq ans, il s’associe avec un négociant espagnol, Xavier Yrisarri. Portée par le commerce de l’opium, leur maison prospère rapidement. Jusqu’à ce jour de 1826 où, en voyage à Calcutta, son associé meurt brutalement, emporté par une mauvaise fièvre.

Une véritable catastrophe pour James Matheson. Car un associé, en ces temps-là, n’est pas seulement un partenaire. C’est aussi, bien souvent, un réseau commercial à lui tout seul. A Calcutta où il a fait ses premières armes, Xavier Yrisarri bénéficie de très nombreux contacts, indispensables pour s’imposer dans le commerce de l’opium. Des contacts que James Matheson a le plus grand mal à maintenir dans son orbite. Resté seul à Macao, il tente désespérément de sauver la firme. Las ! En 1827, faute d’y parvenir, il propose son fonds de commerce à William Jardine qui, depuis quelque temps déjà, fait figure d’acteur incontournable du commerce de l’opium. C’est d’ailleurs à Calcutta, où il se rend souvent pour ses affaires, que Jardine a rencontré Matheson. L’austère négociant a été séduit par l’énergie et l’enthousiasme de cet homme plus jeune que lui mais dont la connaissance du marché de l’opium peut s’avérer très précieuse et qui, de plus, est originaire d’Ecosse comme lui. De quoi justifier pleinement une association… Celle- ci est conclue en 1828. Ce n’est toutefois qu’en 1832, que la firme prend le nom de Jardine, Matheson & Co.

Deux ans plus tard, en 1834, Londres abolit le monopole dont l’East India Company bénéficiait depuis sa création en 1600. Réclamée par les milieux d’affaires depuis des décennies, cette mesure provoque un développement très rapide du trafic au départ de Canton. Elle fait également la fortune de Jardine, Matheson & Co qui, sitôt la nouvelle connue, affrète ses premiers navires de thé pour Londres. Mais la grande affaire de la maison reste bien sûr l’opium dont elle contrôle les principaux réseaux. A la fin des années 1830, il assure l’essentiel des profits de l’entreprise. On comprend, dans ses conditions, la réaction de William Jardine et de James Matheson lorsqu’en mars 1839, décidé à mettre un terme à ce trafic qui empoisonne ses sujets et provoque une hémorragie d’argent, l’empereur de Chine décide d’interdire l’importation et la consommation d’opium et ordonne la destruction de tous les stocks de Canton. A Londres où il se rend d’urgence, William Jardine n’a aucun mal à convaincre le ministre des Affaires étrangères, lord Palmerston, de déclarer la guerre à la Chine. Ainsi débute, en 1840, la première guerre de l’opium dont l’empire du Milieu sort humilié et qui légalise le commerce de l’opium. Au passage, William Jardine a convaincu lord Palmerston de se saisir d’un gage territorial dont il entend faire la future plateforme pour sa firme : Hong Kong. Il faudra moins de vingt ans pour que l’île et son port détrônent Canton comme plaque-tournante du commerce avec la Chine…

 

 

 

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton, historien des entreprises et écrivain, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Saga des Rothschild, parue en 2017. Il est également le fondateur de l’agence History & Business, l’une des principales agences d’histoire d’entreprises en France. Tristan Gaston-Breton collabore également au quotidien économique Les Échos pour lequel il rédige, depuis 1999, les séries d'été consacrées à l'histoire des grandes entreprises et des grands entrepreneurs qui ont marqué l'histoire du capitalisme.

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