En 2006, Coudert Brothers, l’un des cabinets d’avocats internationaux les plus anciens et les plus prestigieux des Etats-Unis, fermait définitivement ses portes, victime d’une envolée de ses coûts, d’un positionnement trop généraliste et de la concurrence. Coudert Frères, le bureau français, intégrait dans la foulée le bureau parisien de Dechert. La fin d’une belle aventure commencée au milieu du XIXème siècle…

A l’origine de cette dernière, trois frères nés aux Etats-Unis mais d’origine française, Frédéric-René, Charles et Louis-Léonce Coudert.  Rien ne serait arrivé si leur père n’avait été contraint de traverser précipitamment l’Atlantique pour y refaire sa vie. Les aventures de Charles Coudert sont dignes d’un roman : né à Bordeaux en 1795, ce fils du directeur d’une importante gazette locale est fasciné très jeune par l’épopée napoléonienne, au point de s’engager dans la cavalerie en 1813, à l’âge de dix-sept ans. Le moment, à dire vrai, est plutôt mal choisi ! Laminée par la campagne de Russie de 1812, la Grande Armée doit alors faire face à une vaste coalition regroupant les Autrichiens, les Prussiens, les Anglais, les Russes et les Suédois. Le sort des armes se décide à la bataille de Leipzig, en octobre 1813, où Charles Coudert a lui-même le bras transpercé par une lance. Ayant quitté l’armée avec le retour des Bourbons en 1814, il la réintègre en 1815 et participe à la bataille de Waterloo. Lorsque Napoléon Ier, définitivement vaincu, part pour Sainte-Hélène, il demeure dans la cavalerie où il obtient le grade de sergent. Mais ses convictions bonapartistes sont trop fortes pour qu’il se contente de faire tranquillement carrière. En 1821, il participe à une conspiration visant à renverser Louis XVIII. Le voilà bientôt arrêté, jugé et condamné à mort. Mais grâce à l’intervention de l’un de ses frères, qui entretient des relations avec Madame Récamier, elle-même grande amie de la favorite de Louis XVIII, son procès est cassé. Jugé une seconde fois, Charles est cette fois condamné à cinq ans de forteresse… dont il parvient à s’évader grâce à l’argent de son frère ! Dépourvu de tout avenir en France, Charles Coudert se réfugie d’abord à Londres avant de s’embarquer pour les Etats-Unis, un pays dont il n’a jamais entendu parler mais qui a l’avantage de n’avoir aucun accord d’extradition avec la France. Il y arrive en 1824.

L’importance de la communauté française de New York – qui comprend beaucoup d’anciens bonapartistes – et la fascination qu’exercent sur les élites américaines la culture et la mode françaises feront le reste. Sitôt arrivé sur le sol américain, Charles donne des cours de français à la bourgeoisie new-yorkaise tout en fréquentant assidûment ses compatriotes. C’est parmi eux qu’il trouve son épouse, Jeanne-Clarisse du Champ, fille d’un ancien planteur de Martinique qui dispose d’importants moyens financiers. Grâce à l’argent de sa belle-famille, l’ancien cavalier de la Grande Armée ouvre en 1826 une école française à New York. Destinée à la communauté française, elle accueille également de jeunes Américains et connaît d’emblée le succès.

En 1832, un premier fils naît, Frédéric-René. Puis vient Charles junior, en 1833, suivi un peu plus tard de Louis-Léonce, en 1836. Sur la jeunesse des futurs avocats nous ne savons pas grand-chose sinon qu’ils ne manquent de rien, qu’ils reçoivent une éducation classique où le latin, le grec et les belles-lettres tiennent une place essentielle, et que leur père, très imbu de sa qualité d’ancien militaire, entend faire d’eux de véritables gentlemen se comportant de manière irréprochable, à l’aise en toutes choses, d’une honnêteté scrupuleuse et faisant montre d’une indifférence de bon aloi pour les questions d’argent. Ces principes allaient fortement marquer le cabinet Coudert…

En 1846, Frédéric-René s’est inscrit au Columbia College, le noyau de la future université de New York, pour y étudier le droit et devenir avocat. Une profession à l’époque très peu organisée et dont l’accès requiert quelques connaissances de base et un stage de sept années dans un cabinet ayant pignon sur rue. C’est aux côtés d’Edward Sanford, un avocat alors très réputé à New York et dont l’un des enfants fréquente le collège de « Papa Coudert », comme on surnomme désormais Charles senior, qu’il effectue son apprentissage. En 1853, sept ans jour pour jour après la fin de ses études, il s’associe avec un avocat américain. Mal assortis, les deux partenaires se séparent dès 1855. Cette même année, Frédéric-René est rejoint par Charles junior, qui a suivi le même cursus que son frère, puis, en 1857, par Louis-Léonce, lui aussi diplômé en droit. Fondée sur l’étude rigoureuse des textes et l’apprentissage du « bien-parler », l’éducation donnée par Papa Coudert est pour beaucoup, semble-t-il, dans ce choix collectif des trois frères pour la profession d’avocat.

Officiellement créé en 1857 et installé sur Broadway, Coudert Brothers est l’un des nombreux cabinets qui existent alors à New York. Stimulé par la grande poussée vers l’Ouest, la création de voies de chemins de fer et l’ouverture de canaux – comme le canal Erié, percé en 1825 entre New York et la région des Grands Lacs – l’essor économique que connaissent les Etats-Unis depuis quelques années a favorisé l’ouverture de multiples officines où l’on s’occupe essentiellement d’hypothèques, de baux, de contrats commerciaux et de cautionnements. Tous les cabinets comptent un seul avocat, deux tout au plus. Avec trois associés, certes issus de la même famille, Coudert Brothers est, déjà, la principale firme de New York.

Mais là n’est pas l’essentiel. S’il délivre, du moins à ses débuts, les mêmes expertises que ses concurrents, Coudert Brothers a sur ses concurrents un avantage de poids : la présence de la communauté française. Dès sa création, les trois frères sont en effet devenus les avocats du Consulat de France de New York, c’est-à-dire du gouvernement français, un comble vu la situation juridique de Papa Coudert ! Mais les autorités consulaires n’ont pas d’autres alternatives si elles veulent gérer les très nombreux dossiers de contentieux impliquant l’Etat ou des citoyens français. Questions douanières, arraisonnement de navires, saisie de marchandises, successions de Français décédés aux Etats-Unis… Très vite, les frères Coudert se spécialisent dans ces dossiers très particuliers impliquant des pays aux traditions juridiques très différentes et nécessitant des procédures d’arbitrage complexes. La réputation qu’ils acquièrent leur vaut très vite de nouvelles affaires. Au début des années 1860, ils détiennent ainsi un quasi-monopole sur les investissements français outre-Atlantique, qu’ils soient le fait de banques, d’industriels ou de simples particuliers. Ils sont notamment les conseils de la Compagnie Générale Transatlantique, fondée en 1855 par les frères Pereire, qui ouvre des liaisons vers le Mexique et les Etats-Unis. Puis viennent les clients étrangers. Les premiers sont les Moras, une puissante famille d’origine cubaine qui a fait fortune dans le transport de marchandises et qui a créé la première liaison maritime entre les Etats-Unis et le Brésil…

Déployée entre la France, les Etats-Unis et l’Amérique centrale et du Sud, cette expertise internationale est, à cette époque, une rareté parmi les cabinets d’avocats américains. Les frères Coudert sont également puissamment aidés par les alliances qu’ils contractent. Ainsi, Charles junior a épousé la fille d’un homme d’affaires d’origine française qui détient des intérêts dans le commerce du coton et le transport maritime côtier; catholique d’origine irlandaise, la femme de Frédéric-René a, de son côté, pour père un prospère financier de Wall Street; quant à l’épouse de Louis-Léonce, son père est un juge, membre respecté du Parti démocrate.

En 1879, Coudert Brothers emploie au total cinq avocats. Parmi eux, Paul Fuller, le fils adoptif de Papa Coudert. L’ancien militaire l’a découvert un matin, traînant dans la rue, misérable et vêtu de haillons. Son père avait disparu corps et biens lors de la ruée vers l’or en Californie, à la fin des années 1840, et sa mère avait été emportée par une mauvaise fièvre. Après l’avoir recueilli, Papa Coudert l’avait adopté, éduqué, puis envoyé à l’Université de New York pour y suivre des études de droit. Il allait être l’un des associés les plus brillants de l’histoire de Coudert Brothers. Pour l’heure, il s’est inséré dans le dispositif mis en place par ses demi-frères. Un dispositif où les associés se partagent les dossiers, Frédéric-René se réservant pour sa part les relations avec la presse – auxquelles il attache une grande importance et qui permet de faire parler de la firme -, les communications savantes et autres événements professionnels dont il raffole.

En 1878, une affaire impliquant le gouvernement américain, l’Etat français et le fabricant de fusils Remington, accusé par les autorités fédérales d’avoir violé l’embargo en vendant des armes à la France lors de la guerre franco-prussienne de 1871, conduit Frédéric-René et Charles junior en France. C’est au cours de ce séjour qu’ils ont l’idée d’implanter à Paris une succursale de Coudert Brothers. Elle servira de correspondant à la firme de New York et aura pour mission d’accompagner les investissements français outre-Atlantique mais aussi américains dans l’Hexagone. Elle est créée en 1879 sous le nom de Coudert Frères. Implantée rue Scribe, elle commence ses activités avec deux avocats. Il s’agit du premier bureau ouvert par un cabinet d’avocats à l’étranger.

En 1885, Coudert Brothers emploie huit avocats aux Etats-Unis et deux en France, ce qui en fait le premier cabinet américain. A l’époque, seules quatorze firmes aux Etats-Unis font travailler plus de cinq juristes et deux – dont Coudert – plus de six. C’est aussi la première firme à avoir créé de véritables départements, au nombre de trois : Immobilier, Litiges et Contentieux, Successions et Fiducies. Le cabinet est réputé dans tout New York pour sa transparence financière, ses tarifs plutôt modérés et son honnêteté qui le pousse à gérer de façon très scrupuleuse tout risque de conflit d’intérêts. Des pratiques auxquelles les principes moraux de Papa Coudert ne sont pas étrangers… En 1883, Louis-Léonce est mort prématurément. Bien que jeune encore (51 ans), Frédéric-René laisse de plus en plus la gestion du cabinet à son frère et, bientôt à son fils Fred, qui sera associé en 1890. Soutien indéfectible du Parti démocrate, il est très lié à Grover Cleveland, dont il favorise l’élection à la présidence en 1885 et qui lui offre, en retour, un siège au conseil d’administration d’une compagnie ferroviaire. Une proposition que l’avocat décline pour des raisons éthiques. Frédéric-René est également l’un des piliers de la communauté française de New York et un chaud partisan du développement des relations franco-américaines. C’est d’ailleurs lui qui, dans les années 1870, a organisé la collecte de fonds pour l’acquisition de la Statue de la Liberté, inaugurée en 1886. Catholique pratiquant, il se distingue par ses prises de position enflammées en faveur des droits civiques des femmes. S’il n’a pas vraiment fait fortune, il vit néanmoins dans l’aisance et habite une belle demeure dans le comté de South Orange qui abrite une importante communauté française. C’est là qu’il meurt en 1903.

 

Illustration. Vue panoramique de New York au début des années 1880

 

 

 

 

 

 

 

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton, historien des entreprises et écrivain, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Saga des Rothschild, parue en 2017. Il est également le fondateur de l’agence History & Business, l’une des principales agences d’histoire d’entreprises en France. Tristan Gaston-Breton collabore également au quotidien économique Les Échos pour lequel il rédige, depuis 1999, les séries d'été consacrées à l'histoire des grandes entreprises et des grands entrepreneurs qui ont marqué l'histoire du capitalisme.

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