Mon visage était grêlé de petits trous qui lui donnaient l’aspect d’une aire de grange où l’on a battu des pois. Mes yeux étaient maintenant rouges et chassieux comme ceux d’un octogénaire cacochyme. » Cette vision horrifique est celle que pose sur lui-même un Alsacien victime, au début du XVIIIe siècle, de ce qui fait alors figure de mal absolu : la variole, appelée aussi petite vérole. Maladie terrible, à dire vrai, tant ses effets sont spectaculaires. Pour ceux qui n’en meurent pas, des difficultés respiratoires, des marques atroces sur le visage, la défiguration par les crevasses et les rougeurs dues aux pustules, la « picote » qui grêle et déforme. Dans un siècle qui attache tant d’importance à l’apparence, la petite vérole fait figure de hantise tant elle peut, en quelques jours, ruiner à jamais la beauté d’un visage. Fascinée par le mal, l’époque se complaît pourtant dans les descriptions morbides de ses effets. « Le corps plongé dans l’huile bouillante ; des douleurs excessives. Avec la suppuration, le visage monstrueusement enflé et défiguré ; les yeux clos ; le gosier enflammé, fermé, ne pouvant avaler l’eau que son râle demande sans cesse », écrit ainsi un chroniqueur au début du XVIIIe siècle.

La petite vérole est d’autant plus redoutée qu’elle n’épargne personne. Des grands de ce monde aux plus modestes habitants des villes ou des campagnes, tout le monde est susceptible de la contracter. Le dauphin de France, tout comme l’empereur Joseph Ier, en meurt en 1711, et Louis XV en 1774. Il faut dire que, très résistant, le virus se propage avec une facilité déconcertante. Le vent, la pluie, l’eau, le commerce des hommes ou des marchandises. Tout lui est bon ! Le caractère insaisissable de la contagion, qui rappelle à certains la peste, ajoute encore aux craintes que suscite la petite vérole.

Eradiquer une fois pour toutes ce mal qui, si l’on en croit Voltaire, aurait tué pas moins de 23.000 personnes à Paris en 1723. Au début du XVIIIe siècle, cet objectif obsède littéralement le docte milieu des médecins européens. Mais il y a loin de l’intention aux actes. Depuis des siècles, en effet, la médecine repose sur des postulats et des catégories remontant à l’Antiquité et que l’Université se contente de rabâcher sans le moindre effort critique.

Face à la maladie, les médecins se trouvent dès lors singulièrement désarmés et les remèdes qu’ils prescrivent sont des plus surprenants. Une « fièvre maligne » se déclare-t-elle ? On conseille de brûler épices et plantes aromatiques _ ainsi que du tabac _ afin de purifier l’air de ses germes impurs. C’est cette méthode qui est mise en pratique lors de la peste de Marseille, en 1720. Sans aucun résultat bien sûr ! L’impureté de l’air est d’ailleurs la grande affaire des médecins. Au point que, jusqu’à la fin du XVIIe siècle voire au-delà, prendre un bain est formellement déconseillé au motif qu’en « amollissant » les pores de la peau il favoriserait la pénétration dans le corps de tous les « miasmes » véhiculés par l’air. Quant à la guérison des malades, elle est obtenue grâce à un remède dûment validé par l’Université : la saignée. Utilisée à tort et à travers, elle est censée restaurer « l’équilibre des humeurs ». Comme 20 ou 25 siècles auparavant, on croit en effet que les hommes se répartissent en fonction de leurs « qualités humorales ». On distingue ainsi les bilieux des flegmatiques et les sanguins des mélancoliques, le tout selon la fluidité, l’acidité ou la chaleur des humeurs. Rien de tel qu’un petit coup de lancette et quelques décilitres de sang évacués pour modifier ces équilibres et remettre le malade sur pied.

Ces conceptions d’un autre âge, aux effets secondaires souvent tragiques, le recours abusif à un jargon qui fait la part belle au latin et au grec, l’ignorance crasse de bon nombre de médecins, leur costume noir _ la maladie est l’antichambre de la mort ! _ et leur allure solennelle, tout cela fait la joie des écrivains et des satiristes, à commencer par Molière. « Ils savent la plupart de fort belles humanités, savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies… mais pour ce qui est de les guérir, c’est ce qu’ils ne savent point du tout… Toute l’excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias qui vous donne des mots pour des raisons et des promesses pour des effets », fait dire l’auteur de comédies à l’un de ses personnages dans « Le Malade imaginaire ». C’est dire l’estime dans laquelle le public tient alors les médecins… S’attaquer à la petite vérole suppose donc au premier chef un changement complet dans les catégories mentales de l’époque. C’est à une femme, lady Mary Wortley Montagu, que l’on doit les premières avancées dans le domaine de la prévention de la maladie. Epouse de l’ambassadeur de Grande-Bretagne auprès de l’Empire ottoman, elle fait, en 1717, une observation surprenante : alors que la petite vérole fait d’innombrables victimes à Paris et à Londres, elle n’en fait pratiquement aucune sur les bords du Bosphore, dans les villes de la Mer noire ou dans les îles grecques. Intriguée, elle a vite fait d’en comprendre la raison : dans cette partie du monde, on a pris depuis longtemps l’habitude d’inoculer volontairement la maladie aux enfants en bas âge. Comment ? Tout simplement en incisant la peau et en insérant dans la plaie des matières purulentes prises sur les boutons d’un varioleux.

Plus qu’une véritable inoculation, il s’agit en fait d’une greffe. La méthode est efficace : après une courte fièvre suivie d’une légère éruption, l’enfant se retrouve définitivement à l’abri du mal. Convaincue de la valeur médicale de l’opération, lady Montagu prend même le risque d’inoculer, avec succès, son propre fils. Le procédé, on s’en doute, soulève l’hostilité du corps médical anglais qui dénonce dans ces « obscures pratiques de rebouteuses de Circassie » (sic !) de vulgaires remèdes de bonne femme ! L’inoculation _ appelée aussi « variolisation » _ ne s’en répand pas moins dans tout le pays avant de gagner le continent européen puis les Etats-Unis. Malgré l’hostilité de l’Université, Louis XVI se fera même inoculer avec sa famille. Mais, si elle représente un progrès incontestable, l’inoculation n’en souffre pas moins de deux défauts : d’une part, elle peut entraîner des infections secondaires sérieuses, parfois même mortelles ; d’autre part et surtout, une personne ayant subi l’opération reste contagieuse. Beaucoup reste donc à faire pour vaincre définitivement la variole. C’est alors qu’entre en scène celui qui va rester dans l’histoire comme le « père de la vaccination », Edward Jenner.
Angleterre, milieu des années 1770. Alors que le comté de Berkeley, dans le Gloucestershire, est sur le point de connaître une nouvelle épidémie de variole, ce jeune médecin de campagne est attiré par un fait troublant. Loin de s’inquiéter, une fermière vaque normalement à ses occupations, allant et venant en plein air. Au fil de la discussion, elle explique à Jenner qu’elle a déjà contracté la « vaccine », une maladie des pis de la vache, et qu’elle s’estime, pour cette raison, protégée de la variole, ce que le médecin constatera effectivement. Edward Jenner a vite fait d’en tirer deux conclusions : la première est que la vaccine n’est rien d’autre que la forme que prend, chez les vaches, la petite vérole, ce mal si tragique au genre humain. La seconde, la plus importante, est que l’inoculation de la vaccine protège les hommes de la variole. De cette double découverte va naître directement, une vingtaine d’années plus tard, la vaccination.

L’observation méthodique des faits, l’empirisme d’où l’on cherche à déduire des lois, l’usage systématique de la raison, le refus des idées toutes faites et des conceptions archaïques véhiculées par l’Académie : voilà ce qui anime, depuis toujours, Edward Jenner. Né en 1749 à Berkeley, où son père est pasteur, huitième enfant d’une famille qui en compte neuf, l’homme ne serait peut-être jamais devenu médecin sans la mort subite de ses deux parents, alors qu’il avait cinq ans. Confié aux soins de sa soeur aînée, le petit Edward se passionne pour les fossiles qu’il collectionne et classe soigneusement. Cette passion pour les « pierres antédiluviennes » ne le quittera plus et lui vaudra même d’être élu, en 1809, à la Société de géologie. C’est, semble-t-il, à la suite de son apprentissage chez un chirurgien de la région _ il a alors quatorze ans _ qu’il se décide pour la médecine. En 1770, il gagne Londres pour y suivre l’enseignement du grand chirurgien John Hunter à l’hôpital Saint-Georges. Il s’y fait très vite remarquer par ses connaissances en anatomie et par sa maîtrise impeccable de la dissection, une pratique jugée « ignoble » encore par bon nombre de médecins traditionnels. Edward Jenner aurait sans doute pu, avec l’appui de John Hunter, faire une belle carrière à Londres. En 1772, il décide pourtant de s’en retourner à Berkeley et d’y exercer la profession de médecin de campagne. Sa vie n’est alors guère différente de celle de ses confrères. Disposant de quelques moyens, il s’est installé dans une confortable demeure où il reçoit ses patients. Mais, le plus clair de son temps, il le passe à cheval, allant de village en village ou de ferme en ferme, prescrivant ici un remède, pratiquant là une petite opération, n’hésitant pas à parcourir jusqu’à 50 kilomètres pour rendre visite à un patient. Un médecin dévoué ? C’est bien ainsi que le perçoivent les habitants du comté de Berkeley. Quand il ne s’occupe pas de médecine, Edward Jenner se consacre à ses passions, la géologie bien sûr, mais aussi l’aérostation. En 1784, deux ans après l’expérience des frères Montgolfier, il construit ainsi, avec son ami le physicien Caleb Hillier Parry, un ballon à hydrogène avec lequel il fait plusieurs vols.

Et puis il y a la famille. En 1788, alors âgé de trente-neuf ans, il épouse Catherine Kingscote, de douze ans sa cadette. Le couple aura trois enfants, dont l’un mourra de la tuberculose à l’âge de vingt et un ans. C’est également la tuberculose, le « mal du XIXe siècle », qui emportera son épouse en 1815.
La découverte de la vaccination vient bouleverser cette vie sans histoire, apportant à Edward Jenner gloire et célébrité dans toute l’Europe. Au lendemain de sa rencontre avec la fermière, il s’est employé à isoler la vaccine des autres éruptions vésiculeuses des bovidés et à découvrir à quel stade de son évolution elle était efficace contre la variole. Il mettra vingt ans pour y parvenir. Le 14 mai 1796 a lieu l’expérience décisive. « Je sélectionnai un garçon d’environ huit ans, en bonne santé, pour lui inoculer la vaccine, devait-il raconter plus tard. La matière fut prise de la main enflammée d’une servante de ferme qui avait été contaminée par les vaches de son maître et elle fut inoculée au bras du garçon à l’aide de deux incisions superficielles, pénétrant à peine la peau et longues d’environ un pouce. Le septième jour, l’enfant se plaignit d’une démangeaison et, le neuvième, sa température tomba. Il perdit son appétit et il eut une légère migraine. Pendant toute la journée, il fut visiblement mal et il passa une nuit agitée. Mais, le jour suivant, il se sentait parfaitement bien. » En ce printemps 1796, James Phipps est devenu le premier vacciné de l’histoire.

Inoffensive, efficace et ne provoquant aucun effet secondaire, la vaccination s’impose immédiatement en lieu et place de la variolisation introduite par lady Montagu. Deux ans après son expérience, Edward Jenner expose ses conclusions dans un ouvrage qui fait littéralement le tour du monde. A la fin du siècle, la vaccination a été adoptée dans l’ensemble de l’Europe mais aussi aux Etats-Unis. L’heure des grandes campagnes de vaccination commence. Elles entraîneront un reflux très rapide de la variole. Quatre-vingts ans plus tard, le Français Louis Pasteur généralisera le principe du vaccin à l’ensemble des maladies infectieuses, à commencer par la rage.
Et Edward Jenner ? Devenu riche et célèbre, l’inventeur de la vaccination consacre les années qui suivent à coucher par écrit le résultat de ses travaux et de ses expériences. La mort de son fils, en 1810, puis celle de sa femme cinq ans plus tard le plongent dans une profonde dépression dont il ne parviendra jamais vraiment à sortir. Ayant abandonné la médecine, il se passionne désormais pour l’agriculture, important des variétés de fruits et de fleurs de toute l’Europe, transformant le parc de sa propriété en un gigantesque verger. Franc-maçon, il exerce également plusieurs charges de magistrat à Berkeley. A plusieurs reprises, il s’inquiète publiquement de la pauvreté galopante, de la violence qu’elle entraîne chez les travailleurs d’usine et de ce mal terrible qui fait des ravages en ville et qui est en train de remplacer la variole dans l’imaginaire collectif : la tuberculose. Une nouvelle ère, celle du capitalisme, de la grande industrie et des villes surpeuplées par l’exode rural, est en train de naître sous ses yeux. Par une froide nuit de janvier 1823, Edward Jenner est appelé en urgence pour soigner un notable de Berkeley victime d’un refroidissement. Le lendemain matin, ne le voyant pas descendre comme à l’accoutumée, sa servante monte dans ses appartements et le trouve inanimé, couché sur le sol de sa bibliothèque. Edward Jenner meurt quelques jours plus tard sans avoir repris connaissance. Il était âgé de soixante-treize ans.

 

Illustration.  Edward Jenner vaccine un enfant.

 

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton, historien des entreprises et écrivain, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Saga des Rothschild, parue en 2017. Il est également le fondateur de l’agence History & Business, l’une des principales agences d’histoire d’entreprises en France. Tristan Gaston-Breton collabore également au quotidien économique Les Échos pour lequel il rédige, depuis 1999, les séries d'été consacrées à l'histoire des grandes entreprises et des grands entrepreneurs qui ont marqué l'histoire du capitalisme.

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