Pendant près de 20 ans, jusqu’à sa mort en 2015, le rituel était chaque jour le même : tôt le matin, Johanna Quandt , née en 1926, prenait le chemin de son bureau situé dans la petite ville de Bad Homburg, à quelques kilomètres de Francfort. Elle y travaillait jusque tard le soir avant de regagner sa villa fortifiée où, depuis la mort de son mari Herbert en 1982, elle vivait seule, rejointe parfois par sa fille Susanne, trente-sept ans, et son fils Stefan, trente-trois ans. Malgré une fortune immense de l’ordre d’une centaine de milliards de francs – ce qui en faisait l’une des femmes les plus riches du monde –, Johanna Quandt se distinguait par la modestie de son train de vie et son extrême discrétion. Pas de yacht, de résidences au soleil, de fréquentations mondaines, de photographies dans les magazines « people  » et autres signes extérieurs de domination. Lorsqu’elle voyageait à travers le monde, Johanna se contentait d’un billet d’avion en classe économique. Sa vie sociale se limitait, pour l’essentiel, à ses intimes et à quelques relations d’affaires. Seul luxe connu : la puissante BMW qu’elle conduisait elle-même. Rien que de très normal là-dedans : avec ses trois enfants, elle détenait près de la moitié du capital du constructeur automobile bavarois, BMW. Une histoire  familiale commencée dans les années 1920…

Depuis toujours, les Quandt fuient la presse, refusant systématiquement toute demande d’interview. En 1978, la famille, malgré elle, faillit bien faire la une des journaux. Cette année-là, un gang de quatorze membres, tous récemment sortis de prison, envisagèrent de se refaire une santé financière en kidnappant, chez elles et en plein jour, Johanna et sa fille Susanne. Montant de la rançon projetée : pas loin de 100 millions de francs ! Seule l’arrivée inopinée de la police fit échouer le projet, renvoyant illico les malfaiteurs sous les verrous. A dater de ce jour, la villa de Johanna Quandt devint une véritable forteresse. Quant à Susanne et Stefan, ils furent accompagnés en permanence de deux gardes du corps qui ne les quittèrent jamais, y compris lors de réceptions privées. Cette expérience explique sans doute l’aversion de la famille pour toute forme de publicité. Une autre raison, infiniment plus lourde et rappelée régulièrement par la presse, explique cette discrétion : les liens étroits tissés en son temps par les Quandt avec les hauts dignitaires du régime nazi, à commencer par Goebbels, le féroce ministre en charge de la Propagande…

Cela fait près de trois siècles maintenant que la famille est présente en Allemagne. Originaires de Hollande, issus d’une longue lignée d’artisans spécialisés dans la confection de cordages pour la marine, les Quandt s’installent à Pritzwalk, dans le Brandebourg, dans les premières décennies du XVIIIe siècle. Des cordages au textile, il n’y a qu’un pas que la famille s’empresse de franchir. Mais il faut attendre Emil Quandt et la fin du XIXe siècle pour voir la famille quitter le monde de l’artisanat et de la petite industrie pour faire son entrée dans la grande industrie. Dans ces années 1870, ce jeune homme ambitieux épouse la fille d’un gros industriel brandebourgeois du textile qui le prend comme associé. En 1883, Emil Quandt se retrouve seul maître à bord. En l’espace d’une vingtaine d’années, à coup de rachats d’entreprises concurrentes et en diversifiant ses productions, il va faire de l’entreprise de son beau-père l’une des principales filatures d’Allemagne.

L’étape suivante, la transformation de la firme en un conglomérat diversifié, c’est son fils Günther (1881-1954) qui la franchit. Dès avant la Première Guerre mondiale et surtout dans les années 20, celui-ci entreprend de diversifier les affaires familiales : dans l’électricité et la fabrication d’accumulateurs, dans la mécanique, le textile, l’industrie chimique et bien sûr l’automobile avec une petite participation dans la jeune Bayerische Motoren Werke (BMW) qui, depuis sa création en 1916, fabrique des moteurs d’avions, près de Munich. Au début des années 30, l’empire familial, dont la société d’accumulateurs, Accumulatorenfabrik AG (AFA), est le fleuron, fait déjà figure de groupe qui compte dans le paysage industriel allemand. C’est donc tout naturellement qu’en 1933, comme la majorité des représentants du patronat allemand, Günther Quandt se rallie à Hitler, en qui il voit un gage de stabilité et d’ordre. Très bien introduit dans les milieux nazis, l’industriel fait même partie du cercle étroit des conseillers économiques de Hitler. Pendant toute la durée de la Seconde Guerre mondiale, les entreprises liées à la famille travailleront pour l’effort de guerre du IIIe Reich. L’influence des Quandt sur BMW devient alors essentielle, l’entreprise devenant l’un des grands fournisseurs d’équipements militaires sophistiqués (ce qui en fera une cible privilégiée des bombardements alliés). Les liens de la famille Quandt avec le régime se trouvent encore renforcés par le remariage de la deuxième épouse de Günther, Magda Friedländer – la mère d’Herbert – avec Goebbels, le ministre de la Propagande du Reich. Le fils de l’industriel, né en 1910, sera dès lors un habitué du domicile des Goebbels…

Usines détruites, installations confisquées – 12.000 machines de l’usine mère de BMW à Munich sont expédiées dans le monde entier – nationalisation des usines situées en zone d’occupation soviétique : la famille sort de la guerre quasiment ruinée et largement discréditée. Guerre froide et génie des affaires aidant, Günther ne sera pas long à rebâtir son empire. A sa mort en 1954, il laisse à ses deux fils Harald et Herbert un conglomérat de quelque 200 entreprises contrôlées par plusieurs holdings de tête. Très vite, l’heure des choix sonne pour les héritiers. A la fin des années 50, malgré une percée réussie dans la moto, BMW est donné pour mort. Toujours actionnaire minoritaire, la famille Quandt, sur la suggestion du management, envisage une vente rapide à Daimler-Benz, l’éternel rival. Mais à la dernière minute, effrayé peut-être par les projets de Daimler, qui envisage de cantonner BMW dans la fabrication de camions, Herbert Quandt lance une contre-proposition. A l’assemblée générale des actionnaires du 9 décembre 1959, il devient le principal actionnaire et décideur du groupe. L’industriel s’attelle à la réorganisation de BMW, nomme un homme de confiance à la direction opérationnelle – Eberhard von Künheim – et pousse à la fois les branches auto et moto. D’une marque peu connue et au positionnement imprécis, il fait l’un des symboles mondiaux de l’automobile de haut de gamme et de la moto évoluée. Dans le même temps, il s’attaque à la réorganisation de la vieille société AFA, l’un des fleurons de l’empire. Rebaptisée « Varta » en 1962, l’entreprise devient l’un des principaux fabricants mondiaux de piles électriques.

Dans les années 60, Herbert Quandt est déjà considéré comme l’un des principaux industriels d’outre-Rhin. La mort de son frère Harald, en 1967, tué dans un accident d’avion, l’a laissé seul maître des destinées de l’empire familial. En 1960, à l’âge de cinquante ans et après deux divorces, il a épousé sa secrétaire, Johanna Bruhn de vingt ans plus jeune. Jusqu’à la mort de son mari, celle-ci ne sera guère associée aux affaires, qu’Herbert tient solidement en mains. En 1977, avant de mourir, l’industriel a le temps de procéder à l’une de ces réorganisations qu’il affectionne. Le conglomérat familial est scindé en plusieurs compagnies indépendantes. Parmi elles, Varta, CEAG, le pôle informatique, et Altana qui regroupe les intérêts de la famille dans les secteurs de la pharmacie et de la chimie.

C’est de cet ensemble, dont la pièce maîtresse est BMW, que Johanna Quandt hérite au début des années 80. Elle manifeste très vite l’intention de ne pas laisser à d’autres la gestion de l’empire. En l’espace de quelques années, assistée des collaborateurs de son mari, l’ancienne secrétaire se métamorphose en une femme d’affaires avisée, investissant dans de nouvelles activités porteuses, comme le fabricant américain de cartes magnétiques Datacard ou le français Gemplus, leader mondial des cartes à puce. C’est elle également qui, en 1994, donne son feu vert au rachat de Rover, qui contrôle également la marque Mini. Un « deal  » de 1,2 milliard de dollars.

Prometteuse sur le papier, cette opération va se transformer en cauchemar pour le constructeur d’outre-Rhin, attirant au passage l’attention de l’opinion publique sur son principal actionnaire. Très vite en effet, BMW se révèle incapable de tailler dans les coûts de sa nouvelle filiale et de renouveler les gammes de ses véhicules. Cinq ans après son acquisition, Rover continue à coûter 1 milliard de dollars par an à BMW. Entre-temps, en mai 1997, Johanna Quandt a cédé son fauteuil dans les instances dirigeantes du constructeur à ses deux enfants, Suzanne et Stefan. Changement de style ? Pas vraiment. Malgré leur jeunesse, malgré aussi leurs brillantes études, poursuivies dans les meilleures universités, les représentants de la quatrième génération se montrent tout aussi discrets que leur mère. Pendant un peu plus d’un an, les deux jeunes gens se font discrets au conseil de BMW, se contentant d’écouter ce que disent les dirigeants opérationnels. Jusqu’à ce 5 février 1999 où le frère et la soeur convoquent d’autorité à Munich une réunion très spéciale de l’état-major du constructeur. Objet de la conférence : les pertes abyssales de Rover. Huit heures plus tard, le patron de BMW, Bernd Pischetsrieder, et son bras droit, Wolfgang Reitzle, sont remerciés. Pour les remplacer, la famille choisit un quasi-inconnu : Joachim Milberg. Le nouveau patron de BMW a quelques semaines pour présenter un plan de redressement. Les actionnaires ont parlé.

Fin de l’acte ? Assurément non. Un an plus tard, Joachim Milberg doit se rendre à l’évidence : BMW ne parvient pas à remettre Rover sur les rails. Seule solution : la vente. En Grande-Bretagne, la presse se déchaîne contre le constructeur bavarois et son principal actionnaire, la famille Quandt, dont on rappelle volontiers les antécédents et dont on stigmatise les erreurs de gestion. Le porte-parole du groupe devra même publier un communiqué dans lequel il explique que la famille a toujours été bien disposée envers l’Angleterre. Circonstances aggravantes : la cession de Rover se révèle un insurmontable casse-tête. Après la rupture des négociations avec Alchemy Partners, c’est finalement au consortium Phoenix que Rover est cédé en mai 2000. La firme bavaroise conserve en revanche la marque Mini qu’elle s’emploie à relancer.

Quatre ans après la mort de Johanna Quandt, la famille contrôle toujours aussi solidement le constructeur de Munich. L’homme fort du groupe est désormais Stefan Quandt, 52 ans. A lui seul, il détient 25,83%  du capital de BMW, soit plus que la minorité de blocage. Aux dernières nouvelles, la famille n’a pas du tout l’intention de céder ses parts…

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton, historien des entreprises et écrivain, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Saga des Rothschild, parue en 2017. Il est également le fondateur de l’agence History & Business, l’une des principales agences d’histoire d’entreprises en France. Tristan Gaston-Breton collabore également au quotidien économique Les Échos pour lequel il rédige, depuis 1999, les séries d'été consacrées à l'histoire des grandes entreprises et des grands entrepreneurs qui ont marqué l'histoire du capitalisme.

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