«Autant en emporte le vent », « Ben Hur », « Quo vadis », « Les Révoltés du Bounty », « Le Docteur Jivago », « 2001 : l’odyssée de l’espace »… On ne compte plus les succès planétaires sortis des studios de la Metro Goldwyn Mayer (MGM). Avec son célèbre lion rugissant – Léo le lion, imaginé en 1928 -, la firme hollywoodienne ne s’est pas seulement imposée comme l’une des majors de l’industrie du cinéma. Elle a également incarné la face la plus brillante du « rêve américain ». Il faut dire que, de Clark Gable à Sinatra en passant par Fred Astaire, Cary Grant, Paul Newman, Elizabeth Taylor, Greta Garbo ou Katharine Hepburn, la MGM fut sous contrat avec les plus grands acteurs américains qu’elle transforma en stars planétaires. Elle joua ce faisant un rôle décisif dans la diffusion de l’« American way of life ». Un rôle qui, loin d’être le résultat d’un simple concours de circonstances, fut au contraire le fruit d’une stratégie délibérée de la part du fondateur des studios : Louis B. Mayer.

A l’origine de la Metro Goldwyn Mayer, il y a en effet un homme, fils d’un juif émigré de Russie, animé d’une formidable envie de réussir. Avec ses costumes impeccables, sa coupe de cheveux soignée et ses fines lunettes rondes, Louis Mayer a des allures d’intellectuel. Il n’en fut pourtant jamais un. Intuitif, sachant très vite à qui il avait affaire, autoritaire, mégalomaniaque, « le grand Mogol du cinéma », comme on l’appelait, parvint cependant à faire de la MGM une magnifique machine à faire de l’argent avec du rêve.

Louis B. Mayer naît à Minsk, en Russie, en 1885, dans une famille de paysans juifs aisés. A cette époque, il ne fait pas bon être de confession israélite dans l’empire des tsars. La communauté fait souvent l’objet de pogroms qui obligent ses membres à fuir. C’est précisément ce que choisit de faire Jacob Mayer, le père de Louis. En 1886, il quitte la Russie et s’installe au Canada. Pour nourrir leur famille, Jacob et sa femme doivent travailler dur. Tandis que cette dernière élève des poulets qu’elle vend à ses voisins, son mari s’installe comme ferrailleur. A force de sacrifices, la famille accède à une relative aisance qui permet à Jacob d’envoyer tous ses enfants à l’école.

L’école n’est cependant guère du goût du jeune Louis. Le futur « grand Mogol du cinéma » ne dépassera jamais le niveau du cours élémentaire. Dès l’âge de quatorze ans, il travaille avec son père. La petite affaire est suffisamment prospère pour lui permettre de mettre de l’argent de côté. Si l’on en croit la légende, le futur créateur de la MGM aurait été persuadé dès cette époque qu’il « deviendrait quelqu’un ». Fasciné par le rêve américain et les formidables opportunités d’ascension sociale qu’il offre, il ne pense qu’à une chose : traverser la frontière et gagner les Etats-Unis. Là, pense-t-il, il deviendra ce qu’il ambitionne secrètement de devenir : un homme riche et célèbre. A bien des égards, l’histoire de Louis Mayer est celle d’un homme habité par une obsession : devenir un Américain à part entière. Une obsession qui le poussera à choisir le 4 juillet – date de l’Indépendance américaine -comme date anniversaire.

C’est en 1907 qu’il se décide à sauter le pas. Cette année-là, Louis Mayer s’installe avec sa famille à Boston, dans le Massachusetts. Il a remarqué un petit théâtre au bord de la faillite. Fréquenté par les classes laborieuses, il met en scène de médiocres vaudevilles et organise de temps à autre quelques projections de films muets. Louis Mayer a-t-il dès cette époque l’intuition de ce que deviendra plus tard l’industrie du cinéma ? Sans doute pas. Fasciné par le cinéma, il a été frappé par l’enthousiasme du public pour les images animées. Avec l’argent économisé, il rachète le théâtre, lui donne un coup de pinceau, le rebaptise « Orpheum » et annonce qu’il ne projettera plus que des films de qualité. Le public se laisse séduire. Louis Mayer assiste à toutes les projections, mêlé à la foule des spectateurs dont il note soigneusement les commentaires. Cette « écoute » permanente du public lui permet de « coller » au plus près à ses goûts et de privilégier les films légers. Le succès ne tarde pas. Dans les sept ans qui suivent l’inauguration de l’Orpheum, Louis Mayer ouvre six nouvelles salles à Boston et en NouvelleAngleterre. L’ancien ferrailleur est devenu patron d’une véritable petite chaîne.

A la veille de la Première Guerre mondiale, le succès croissant que rencontre le cinéma dans le public le persuade de se lancer dans la commercialisation des films auprès des salles de cinéma, en clair la distribution. Louis Mayer fait son entrée dans ce métier en 1914. L’année suivante, il gagne 500.000 dollars en distribuant le film de Griffith « Naissance d’une nation » dont l’achat lui a coûté moins de 50.000 dollars ! Un beau succès qui lui permet de voir beaucoup plus loin. Produire ses propres films : telle est désormais l’ambition du jeune entrepreneur. En 1916, il crée dans ce but l’American Feature Film Company. Producteur, distributeur, gérant de salles : Mayer est désormais présent sur toute la « chaîne » cinématographique. Producteur indépendant, il collabore de temps à autre avec la Metro Pictures Corporation, une affaire créée par Marcus Loew, son futur associé dans la MGM, et installée à ce moment à New York.

C’est en 1918, juste après la guerre, que Louis Mayer décide de quitter la côte Est pour la Californie. Il n’est pas le premier à le faire. Depuis quelques années, un nombre croissant de maisons de production ont en effet choisi de s’y installer. La plupart ont élu domicile à Hollywood, une petite bourgade au charme désuet. L’endroit présente de nombreux atouts : de la place pour y construire des studios et des décors artificiels, une lumière favorable aux prises de vues, un climat qui cadre bien avec l’image que veut donner d’elle la jeune industrie et des coûts infiniment inférieurs à ceux de New York où la location d’un studio atteint des montants astronomiques.

C’est donc là, dans cette petite ville où les studios commencent à pousser comme des champignons et que fréquente toute une faune d’acteurs en quête de rôles que Louis Mayer déménage en 1918 sa maison de production, rebaptisée pour l’occasion Louis B. Mayer Production Company. L’année suivante, il signe son premier contrat avec l’actrice Anita Stewart. A une époque où les contrats ne prévoient aucune clause de protection pour les producteurs et où les acteurs n’hésitent pas à quitter un tournage pour rejoindre une autre maison leur offrant un cachet plus important, Louis Mayer innove en s’assurant l’exclusivité des acteurs pour plusieurs années. En échange, ces derniers se voient offrir un pourcentage sur les entrées.

Jusqu’au milieu des années 1920, la Louis B. Mayer Production Company reste cependant modeste en regard de ses concurrents Universal Studios et Metro Pictures Corporation. Deux événements vont transformer la destinée de celui qui n’est alors qu’un producteur parmi d’autres. Le premier est la rencontre avec Irving G. Thalberg, embauché en 1923 comme directeur de la production. Ce jeune homme de vingt-six ans va jouer un rôle crucial dans l’essor très rapide de la future MGM. Le deuxième événement est la fusion, la même année, entre la Metro Pictures de Marcus Loew et la Goldwyn Pictures de Samuel Goldwyn. En 1924, Marcus Loew propose à Louis Mayer de les rejoindre. C’est ainsi que naît la Metro Goldwyn Mayer (MGM) qui se hisse, dès sa création, à la première place des maisons de production américaines. Louis Mayer est nommé vice-président de la nouvelle compagnie. Trois ans plus tard, la mort de Marcus Loew fait de l’ancien ferrailleur le véritable patron de la MGM. Cette même année, le premier film parlant de l’histoire sort sur les écrans.

Une ère nouvelle commence alors pour la jeune industrie du cinéma qui va faire la fortune de la MGM. Grâce aux moyens dont elle dispose et au talent de Thalberg, la compagnie multiplie, surtout dans les années 1930 et 1940, les « superproductions » diffusées dans toutes les salles des Etats-Unis. « Tarzan », « Le Magicien d’Oz », « Autant en emporte le vent » : c’est l’époque des premiers grands films, diffusés en couleurs. Ils contribuent à attirer dans les studios tous les acteurs qui comptent à l’époque, justifiant ainsi le slogan de la MGM « Plus de stars qu’il y en a au paradis. »

Dès la fin des années 1920, Louis Mayer est devenu la figure la plus emblématique de l’industrie du cinéma. Avec un salaire annuel de 1 million de dollars, il est l’homme le mieux payé des Etats-Unis. Egocentrique, tyrannique, manipulateur, il terrorise Hollywood. Ses relations avec les acteurs sont légendaires. Dans son gigantesque bureau – « il faut une voiture pour accéder jusqu’à sa table de travail »dit-on à Hollywood -, il passe des heures entières à mégoter pour 100 dollars. Capable de se jeter en larmes au pied d’un acteur pour le persuader de signer un contrat, il n’hésite pas à manier le chantage pour obtenir ce qu’il veut. Dans les années 1940, il menace ainsi Clark Gable, qui est venu le trouver pour exiger une augmentation, de révéler à sa femme la liaison qu’il a alors avec une jeune actrice ! L’acteur préférera battre en retraite… Paternaliste, Louis Mayer est prêt à tout pour protéger « ses » acteurs. Lorsque le même Clark Gable, dans un moment d’ivresse, tue un piéton au volant de sa voiture, il « arrange le coup » avec le shérif. En échange d’un poste bien rémunéré de gardien des studios, ce dernier accepte de passer sous silence les témoignages les plus accablants et d’« oublier » l’état de l’acteur au moment des faits. La version finale de l’affaire affirmera que le piéton, dans un moment d’égarement, s’est jeté sous les roues du véhicule…

Ce manipulateur consommé qui manie avec brio la menace et la séduction a tout de même un sujet tabou : sa mère, ou plutôt la mère en général, à laquelle il voue un véritable culte. Certains acteurs en font d’ailleurs l’expérience. Lorsqu’un beau jour, Jack Gilbert a la mauvaise idée de traiter la mère de sa partenaire de « putain », Louis Mayer se précipite sur l’acteur et le roue littéralement de coups. A l’inverse, lorsque l’actrice Ann Rutherford, faute d’obtenir la moindre augmentation, finit par lui dire que c’est pour acheter une maison à sa mère, Louis Mayer signe aussitôt un chèque de 100.000 dollars !

Les années passant, l’autoritarisme du patron des studios MGM devient de plus en plus pesant. N’oubliant pas ce qu’il doit à sa patrie d’accueil, Louis Mayer s’affiche clairement comme un défenseur acharné des valeurs traditionnelles de l’Amérique profonde, des valeurs que les films produits par les studios ont pour mission première de véhiculer partout dans le monde. Cette vision idéologique explique le ton moralisateur qui imprègne les productions de la MGM – ainsi la célèbre série « Andy Hardy », hymne à la gloire de la famille -tout au long des années 1930 et 1940. Elle explique aussi l’engagement de Louis Mayer, devenu l’un des piliers du Parti républicain de Californie qu’il préside pendant une dizaine d’années. Résolument conservateur, le patron de la MGM est, au début des années 1950, l’un des plus chauds partisans du sénateur McCarthy, engagé dans une « chasse aux communistes » qui n’épargne pas les studios. Tous les acteurs soupçonnés de sympathie de gauche sont éliminés de la MGM. La haine qu’éprouve Louis Mayer pour les libéraux est telle qu’il va jusqu’à déshériter sa fille unique dont le seul tort est d’avoir épousé un démocrate.

Mais l’homme commence à lasser. Au milieu des années 1930 déjà, il s’était opposé à Irving Thalberg, trop influent à ses yeux. Sa mort, en 1937, lui permet de reprendre la main. Quinze ans plus tard une nouvelle lutte d’influence l’oppose à Dore Schary, le successeur de Thalberg. Mais, cette fois, le « grand Mogol » ne séduit plus. En 1951, le management de la MGM parvient à l’écarter. Amer, Louis Mayer passe les dernières années de sa vie à fomenter en vain des complots contre la nouvelle équipe. Il meurt en 1957. « La seule raison pour laquelle tant de gens se déplacèrent à son enterrement était de s’assurer qu’il était bien mort », écrira un journaliste. Triste épitaphe pour celui qui fut, avec Walt Disney, le créateur de l’industrie des loisirs.

 

Illustration. Le logo de la MGM, lancé en 1928

 

 

 

 

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton, historien des entreprises et écrivain, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Saga des Rothschild, parue en 2017. Il est également le fondateur de l’agence History & Business, l’une des principales agences d’histoire d’entreprises en France. Tristan Gaston-Breton collabore également au quotidien économique Les Échos pour lequel il rédige, depuis 1999, les séries d'été consacrées à l'histoire des grandes entreprises et des grands entrepreneurs qui ont marqué l'histoire du capitalisme.

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