«Je ne suis pas née avec une cuiller d’argent dans la bouche mais avec un panier de linge sur la tête », aimait à dire, à la fin de sa vie, Maggie Lena Walker, évoquant ainsi le métier qui, dans sa jeunesse, avait été le sien. Née dans une famille modeste, cette Afro-Américaine fille d’anciens esclaves fut la première femme à fonder et à diriger une banque aux Etats-Unis. A de nombreux égards, son parcours rappelle celui de sa contemporaine Madam C. J. Walker, la première femme noire millionnaire de l’histoire des Etats-Unis. Comme pour cette dernière, il témoigne de l’émergence, dans les années 1880-1900, d’une classe d’entrepreneurs noirs bien décidés à prendre leur sort en main et à faire avancer la cause de leur communauté. Dans les grandes villes des Etats du Sud, marqués durablement par les traditions esclavagistes, de nombreuses initiatives virent ainsi le jour afin de favoriser l’intégration des Noirs au sein de la vie économique et sociale. Maggie Lena Walker fut l’un des principaux artisans de ce grand mouvement d’émancipation.

Maggie Lena Walker naît en juillet 1867 à Richmond, en Virginie, dans le sud des Etats-Unis. Sa mère, Elizabeth Draper, est une ancienne esclave affranchie au lendemain de la guerre de Sécession et qui travaille alors comme cuisinière pour Elizabeth Van Lew. Cette grande figure de la cause abolitionniste avait, pendant la guerre civile, monté en Virginie un vaste réseau d’espionnage au profit du Nord. Le mystère demeure quant à l’identité réelle du père de Maggie. Selon certains, il pourrait s’agir d’Eccles Cuthbert, un journaliste d’origine irlandaise, correspondant du « New York Herald » à Richmond et lui aussi ardent militant de la cause abolitionniste. Quoi qu’il en soit, Maggie Lena Walker ne le connaîtra jamais. En 1868, un an après sa naissance, sa mère se marie en effet avec William Mitchell, un mulâtre qui travaille comme majordome chez Elizabeth Van Lew. Le couple déménage un peu plus tard dans une maison située non loin du domaine Van Lew qu’elle partage avec plusieurs familles noires. Tandis que William Mitchell trouve une place de majordome dans le principal hôtel de Richmond, Elizabeth Draper s’installe comme lingère.

Huit années durant, la famille connaît une certaine aisance. Jusqu’à ce jour de 1876 où William Mitchell disparaît subitement. On le retrouve quelques jours plus tard, mort, sur les berges de la rivière James, probablement assassiné et dépouillé par des voleurs. Pour subsister, la famille ne peut plus compter désormais que sur les maigres revenus de lingère d’Elizabeth. Agée de neuf ans, la petite Maggie doit aider sa mère comme elle le peut, allant chercher et ramenant le linge chez les clients -tous blancs -un grand panier d’osier sur la tête… Cette expérience devait la marquer durablement, la poussant plus tard à militer ardemment pour l’émancipation professionnelle des femmes noires…

Etudiante, enseignante et militante

Malgré les difficultés quotidiennes, Elizabeth Draper a tenu à ce que sa fille suive une scolarité normale. A l’école publique de Richmond, d’abord, puis à l’école Lancaster et enfin à la Normal School for Colored Girls de Richmond, une institution dont l’objectif est de former les jeunes filles noires qui se destinent au métier d’enseignante et dont l’origine remonte à 1851, lorsqu’un premier établissement avait ouvert à Washington. Maggie s’y révèle une élève brillante.

Dès cette époque également, elle prend conscience de l’injustice qui pèse sur la communauté noire, victime d’une ségrégation de fait dans les Etats du sud des Etats-Unis. En 1883, cette jeune fille au caractère sans doute bien trempé organise ainsi ce qui est considéré comme l’une des premières grèves d’étudiants noirs de l’histoire du pays afin de protester contre l’inégalité de traitement des jeunes enseignants diplômés. Il est vrai que les étudiants blancs ont droit à une réception en grande pompe dans l’auditorium de la ville alors que les Noirs, eux, doivent se contenter d’une cérémonie en catimini organisée dans une petite église de la ville. Grève couronnée de succès : Maggie et ses collègues obtiennent finalement que la remise des diplômes soit effectuée dans l’école elle-même.

Diplômée en 1883, la jeune femme commence une carrière d’enseignante à l’école Lancaster de Richmond, carrière qu’elle interrompra, comme le veut l’usage, au lendemain de son mariage avec un petit entrepreneur noir de travaux publics : Armstead Walker. Le couple aura trois fils, dont un mourra en bas âge.

Mais, si elle cesse d’enseigner, Maggie Lena Walker n’interrompt pas pour autant toute activité. Bien au contraire ! Depuis l’âge de quatorze ans, cette militante précoce de la cause noire s’investit en effet au sein de l’antenne de Richmond de l’Ordre indépendant de saint Luc. Créée à Baltimore en 1867, cette société fraternelle dispense aux membres de la communauté noire une aide matérielle et financière : assurances maladie et accidents, aide à la recherche d’un emploi, éducation, prise en charge des funérailles… Lorsque Maggie l’intègre, en 1881, l’ordre compte 2.000 membres à peine, est présent dans deux Etats seulement et croule littéralement sous les dettes. Animée d’une formidable énergie, oratrice brillante, Maggie se dévoue totalement au développement de l’Ordre, créant une section jeune en 1895, se faisant élire au bureau un peu plus tard avant d’accéder, en 1899, aux fonctions de secrétaire générale et de trésorière. Au tournant du siècle, elle sillonne les Etats-Unis afin d’y créer de nouvelles antennes, appelant les Noirs à prendre leur destin en main et à se lancer dans les affaires, militant, encore et toujours, pour l’affranchissement des femmes de la communauté. Avec succès ! Au début des années 1920, grâce à elle, l’Ordre indépendant de saint Luc sera devenu une immense organisation présente dans 22 Etats, disposant de 1.500 correspondants attitrés, regroupant plus de 100.000 membres et dirigée depuis Richmond par une équipe de 50 personnes, toutes noires. Une organisation dont les cotisations atteindront alors plus de 400.000 dollars, une somme considérable pour l’époque.

Le lien entre les communautés noires

Au fil des années, Maggie diversifie également les prestations de la société fraternelle qu’elle dirige. Au début du siècle, elle lance ainsi un journal, le « St. Luke Herald », destiné à faire le lien entre les adhérents de l’Ordre et les communautés noires du pays. Un peu plus tard, elle crée un fonds dont l’objet est d’accorder des prêts aux étudiants pour leur permettre de poursuivre leurs études.

L’étape suivante est la fondation d’une banque, une idée à laquelle elle pense depuis quelque temps déjà. « Gérons nous-mêmes notre argent, faisons-le fructifier nous-mêmes afin d’en conserver les bénéfices pour nous », ne cesse-t-elle de marteler au fil de ses innombrables déplacements, suscitant l’enthousiasme de ses interlocuteurs. Son objectif est d’élargir les activités de l’Ordre au-delà des seules prestations d’assurances ou de prêts éducatifs pour en faire un organisme financier à part entière, susceptible notamment de faciliter l’accession des Noirs à la propriété.

L’avènement de la « banque noire »

C’est ainsi que naît, en 1903, la St. Luke Penny Savings Bank, première banque noire de l’histoire des Etats-Unis qui, le jour de sa création, reçoit près de 10.000 dollars de dépôt et dont Maggie devient dès le départ la présidente. Elle est ainsi la première femme de l’histoire des Etats-Unis à fonder et à diriger une banque. Installé à Richmond, l’établissement accorde des prêts immobiliers et des crédits à la consommation, et accepte également les dépôts, ceux des particuliers comme ceux des collectivités. La ville de Richmond y déposera notamment le produit des taxes municipales sur le gaz et l’eau.

Avec des dépôts supérieurs à 10 millions de dollars, la St. Luke Penny Savings Bank est devenue, dès avant la Première Guerre mondiale, la plus importante « banque noire » des Etats-Unis. Au début des années 1920, elle finance en moyenne l’acquisition de 600 logements par an et contribue, par ses prêts, à l’émergence d’une véritable classe moyenne noire. Encore ne s’agit-il là que d’une première étape.

En 1931, au moment de la crise économique mondiale et afin de renforcer ses moyens d’actions, Maggie Lena Walker orchestre en effet la fusion de l’établissement qu’elle dirige avec deux autres banques « afro-américaines ». L’opération donne naissance à la Consolidated Bank and Trust Company, dont elle prend la présidence et dont le montant des avoirs s’élève à près de 120 millions de dollars. L’établissement existe toujours aujourd’hui et reste la première banque américaine spécifiquement dédiée aux besoins de la communauté afro-américaine.

C’est alors, entre les années 1910 et le début des années 1930, que Maggie Lena Walker s’impose comme l’une des grandes figures de la communauté noire américaine des Etats-Unis. Plus que jamais dévouée à la cause des Noirs aux Etats-Unis -et notamment à celle des femmes -, elle a participé, en 1912, à la fondation du Colored Womens’s Council de Richmond, dont elle assurera la présidence pendant des années et dont l’objectif est de lever des fonds pour financer la création de microentreprises. Du microcrédit avant l’heure…

Dans les années 1920, cette philanthrope dans l’âme devient également membre d’innombrables associations, depuis la National Urban League jusqu’au Comité interracial de Virginie, en passant par l’International Council of Women of the Darker Races et la National Association of Colored Women. Autant d’engagements qui lui valent de recevoir, en 1923, un diplôme honoris causa de l’université de Virginie. En 1921, elle tente même de se lancer en politique en prenant place sur le « ticket » de John Mitchell qui est candidat au poste de gouverneur de Virginie, elle-même briguant celui de superintendant à l’éducation. Un échec qui n’en accroît pas moins sa notoriété au sein des communautés noires. A leurs yeux, Maggie Lena Walker fait figure de véritable symbole.

Devenue une femme riche et célèbre, Maggie et son mari se sont installés dans une belle maison de 28 pièces située au coeur du quartier noir de Richmond et où habitent également leurs enfants avec leur famille. Une demeure que cette femme fascinée par la technique n’a cessé de moderniser, faisant installer le chauffage central, l’électricité, le téléphone et même un ascenseur.

Les épreuves, pourtant, ne lui seront pas épargnées. Ainsi en 1915, son fils aîné abat par mégarde, d’un coup de fusil, son époux qu’il a pris pour un cambrioleur. Acquitté, le jeune homme ne s’en remettra jamais et finira par mourir en 1923, emporté par l’alcool et le remords. L’affaire provoque de sérieux remous au sein de L’Ordre indépendant de saint Luc, certains de ses membres exigeant la démission de Maggie. Dans un discours resté célèbre, elle rappellera son engagement en faveur de l’Ordre, récoltant une « standing ovation » et sauvant in extremis son poste. En 1928, âgée de soixante et un ans, elle est atteinte de paralysie partielle, ce qui l’oblige désormais à se déplacer en fauteuil roulant. Jusqu’à sa mort en 1934, elle continue pourtant à mener à bien ses innombrables activités, suscitant l’admiration de ses proches.

 

Illustration. Maggie Lena Walker et sa St. Luke Penny Savings Bank (Richmond)

 

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton, historien des entreprises et écrivain, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Saga des Rothschild, parue en 2017. Il est également le fondateur de l’agence History & Business, l’une des principales agences d’histoire d’entreprises en France. Tristan Gaston-Breton collabore également au quotidien économique Les Échos pour lequel il rédige, depuis 1999, les séries d'été consacrées à l'histoire des grandes entreprises et des grands entrepreneurs qui ont marqué l'histoire du capitalisme.

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