Celui qui règne sur Malacca tient dans ses mains la gorge de Venise. » Le 20 août 1511, après 40 jours de siège, les 18 navires portugais et les 1200 hommes de troupe conduits par Afonso de Albuquerque se rendent maîtres de Malacca, la capitale du sultanat du même nom située sur la côte occidentale de la Péninsule malaise. Objectifs de l’opération : mettre la main sur le marché des épices, contrôlé depuis des lustres par les marchands musulmans, mais aussi, comme l’a bien vu le chroniqueur Tomé Pirès, en détourner le commerce de Venise vers Lisbonne. Une stratégie que Lisbonne conduit avec obstination depuis maintenant plus d’une génération…

Retour en arrière, le 8 juillet 1497. Ce jour-là, le navigateur Vasco de Gama quitte Lisbonne à la tête d’une flotte de quatre vaisseaux. Le roi Manuel Ier l’a chargé de nouer des relations commerciales et politiques avec le seigneur de Calicut (l’actuelle Kozhikode, sur la côte de Malabar, en Inde), l’une des plaques tournantes du commerce des épices, et notamment du poivre, dans l’Océan indien. Moins de 10 ans après le passage du cap de Bonne-Espérance par Bartolomeo Dias, le Portugal entend  en effet s’implanter à la source même du commerce des épices, dans cette vaste zone qui s’étend de la péninsule indienne à l’archipel des Moluques, en Indonésie. Le jeu, il faut dire, en vaut largement la chandelle. L’Occident tout entier raffole en effet du poivre, de la cannelle, du clou de girofle et de la noix de muscade qui permettent de relever les plats et qui se vendent, sur les marchés européens, à des prix très élevés. En s’implantant à Calicut, les Portugais savent qu’ils pourront se procurer ces précieuses épices à des prix imbattables et, ce faisant, contourner la route Méditerranée des épices, celle qui débouche à Alexandrie par le Golfe Persique et Damas et sur laquelle règnent en maître les Vénitiens. Depuis le XIIIème siècle, la cité lacustre dispose en effet d’un véritable monopole sur la redistribution en Europe des épices et autres marchandises précieuses venues de la lointaine Asie…

A Calicut cependant, où Vasco de Gama arrive en mai 1498, rien ne se passe comme prévu. Accueilli froidement par les autorités locales, et même emprisonné trois mois à l’incitation des marchands arabes qui voient d’une très mauvais œil l’arrivée de ces nouveaux concurrents, le navigateur rentre bredouille de son périple. Un nouveau voyage, entrepris en 1500, se révèle plus fructueux. Sans doute le navigateur se livre-t-il, à cette occasion, à un certain nombre d’atrocités, dévalisant et exterminant les 380 passagers d’un bateau en provenance de la Mecque et coupant en morceaux quelques otages pour l’exemple ! Mais à son retour à Lisbonne, deux ans plus tard, Vasco de Gama ramène dans ses cales plusieurs centaines de kilos de poivre, de cannelle, de gingembre, de noix de muscade et de pierres précieuses. A Calicut, les portugais ont acheté le poivre 3 ducats le kilo alors qu’il se négocie, à Alexandrie, près de 80 ducats. De quoi stimuler les appétits de Lisbonne…

A partir de 1505 de fait, les Portugais se lancent à la conquête de la route des épices, se taillant en quelques années un immense empire commercial qui allait durer un peu plus d’un siècle, jusqu’à ce que les Hollandais se l’approprient morceau par morceau. Sous l’impulsion de Francisco de Almeida, le premier vice-roi des Indes, des comptoirs sont fondés en Inde, notamment à Cananor, Cochim et Coulao. Des établissements fortifiés sont également édifiés sur la côte orientale de l’Afrique tandis que deux armadas croisent en permanence dans l’Océan Indien, fermant ainsi les portes de la Mer Rouge aux navires arabes. Mais c’est surtout Afonso de Albuquerque qui permet au Portugal de renforcer son emprise sur la route des épices. Né en 1453, issu de la haute noblesse, bien introduit en cour, il a beaucoup bataillé, notamment contre les Turcs. En 1508, le roi Manuel le nomme vice-roi des Indes en remplacement de Francisco de Almeida. Sa mission : prendre l’archipel de Socotra, à l’entrée de la Mer Rouge. L’homme a-t-il des ambitions plus vastes pour son pays ? Toujours est-il que, outrepassant les ordres qui lui ont été donnés, Albuquerque se saisit coup sur coup d’Ormuz, à l’entrée du Golfe Persique, de Goa en Inde – la ville, par où transite une grande partie du commerce des épices, devient la capitale des possessions portugaises dans la région – et enfin, en 1511, de Malacca. Une conquête rendue possible grâce à la puissance de feu des canons de la flotte portugaise mais aussi à la complicité de marchands chinois et javanais en conflit avec le sultan local.

Mais pourquoi Malacca ? Idéalement située sur le canal du même nom à la jonction de l’Océan Indien et des mers bordières du Pacifique, la ville est alors – et cela, les Portugais le savent très bien – l’un des principaux centres pour le négoce du poivre de Sumatra et de la noix de muscade des Moluques. Son ascension remonte au début du XIVème siècle avec l’arrivée de marchands indiens musulmans venus du Bengale, du Coromandel et du Goudjérate. Entreprenants, ils établissent de vastes réseaux commerciaux entre Malacca et les îles à épices tout en se livrant à un très actif prosélytisme religieux. Faisant suite à la conversion de Malacca à l’islam, en 1414, une multitude de sultanats se créent dans la région. Un véritable « ordre islamique » se met ainsi en place qui favorise le développement du commerce. Lorsque Afonso de Albuquerque arrive en vue de Malacca, au printemps 1511, la ville frappe par son cosmopolitisme. Des navires venus d’Inde, de Chine, du Yémen, d’Arabie, des Moluques ou de Java s’y croisent en permanence. La communauté la plus importante est constituée par les marchands indiens du Goudjérate. Ce sont eux qui contrôlent l’essentiel des réexportations d’épices et de poivre vers la Méditerranée. Entièrement vouée au négoce, Malacca dispose d’un droit commercial sophistiqué qui garantit la sécurité des transactions et l’équité des magistrats. Un magistrat spécialement nommé veille en outre sur les intérêts des étrangers et ce, quelle que soit leur religion. En conquérant Malacca de haute lutte, les Portugais s’insèrent ainsi dans des circuits commerciaux établis depuis un siècle déjà. Habile, Afonso de Albuquerque s’empresse d’ailleurs de se proclamer l’ami des païens et des marchands ! De fait, la tolérance est plutôt la règle dans la Malacca portugaise où la nouvelle église Saint-Paul côtoie la mosquée – restée ouverte – et le bazar chinois ! En commerçants avisés, les Portugais ont compris qu’une politique religieuse trop exclusive risquait de contrarier leur mainmise sur le vaste complexe de routes reliant Malacca aux principaux centres de production des épices…

Dès les années 1510, l’île devient ainsi le point de passage obligé des liaisons entre le Pacifique, l’Inde et l’Europe. Acheminées jusqu’au Portugal par le cap de Bonne-Espérance – qui a désormais supplanté l’ancienne route méditerranéenne –, les épices sont prises en charge, à Lisbonne, par la Casa da India, une institution crée dès 1503 afin d’assurer le monopole royal sur le commerce des épices. Véritable Etat dans l’Etat, la Casa da Indiacontrôle l’ensemble du trafic avec les Indes, notamment le débarquement des marchandises, leur distribution et leur vente. Elle est doublée par la Feitoriade Flandres, installée à Anvers. C’est là en effet, dans cette ville des Pays-Bas espagnols proche des grands centres de consommation de l’Europe du Nord, que les Portugais revendent l’essentiel des marchandises venues de leur immense empire, et notamment le poivre, acheté par les marchands allemands et flamands. Une grosse communauté flamande réside d’ailleurs à Lisbonne. Ce sont eux les véritables maîtres du commerce des épices. Malacca, Lisbonne, Anvers : au XVIème siècle, ces trois places s’imposent comme l’axe principal du commerce mondial des épices.

Un siècle plus tard, l’empire portugais, qui s’étend des Indes au Brésil en passant par l’Afrique, a perdu une grande partie de sa superbe. L’immensité des terres à contrôler – une tâche quasi impossible pour un pays qui manque de ressources humaines – l’assujettissement du Portugal à l’Espagne, en 1581, l’expulsion des marchands hollandais par Philippe II et enfin la mise en place de l’Inquisition – qui désorganise les pouvoirs marchands Juifs – portent un coup sévère au Portugal. Chassés de Lisbonne et d’Anvers – restée espagnole après l’indépendance des Pays-Bas en 1579 – les Hollandais se lancent alors à leur tour à la conquête du marché des épices qu’ils ne vont pas tarder à dominer. Malacca elle-même est prise en 1641. Son rôle dans le commerce des épices décline alors irrémédiablement au profit de Batavia, en Indonésie actuelle, contrôlée par les Hollandais et devenue la nouvelle plaque-tournante de ce très juteux trafic.

 

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton, historien des entreprises et écrivain, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Saga des Rothschild, parue en 2017. Il est également le fondateur de l’agence History & Business, l’une des principales agences d’histoire d’entreprises en France. Tristan Gaston-Breton collabore également au quotidien économique Les Échos pour lequel il rédige, depuis 1999, les séries d'été consacrées à l'histoire des grandes entreprises et des grands entrepreneurs qui ont marqué l'histoire du capitalisme.

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