Twitter, c’est aujourd’hui plus de 330 millions d’utilisateurs actifs dans le monde et 500 millions de messages quotidiens. Installée à San Francisco, la firme employait 10 personnes en 2006, l’année de sa création. Elle en compte aujourd’hui près de 5000 répartis dans 35 bureaux dans le monde. Cet outil de réseau social et de microblogging qui permet à l’utilisateur d’envoyer à sa communauté de brefs  messages – les fameux tweets – est devenu l’un des outils de communication préférés des politiciens – et au premier chef de Donald Trump – et des célébrités de toutes natures. Durant les onze premières années de son histoire, la firme perdit des sommes colossales – dont 2,3 milliards de dollars uniquement entre 2013 et 2017 – avant de dégager enfin, en 2018, ses premiers bénéfices  (1,20 milliard de dollars). Le fruit d’une politique « anti-trolls » résolue visant à réduire les faux comptes, le harcèlement et les discours haineux sur sa plateforme.

Une création, plusieurs versions
A l’origine de cette réussite, il y a un homme, Evan Williams… du moins si l’on en croit la version officielle de la société. Selon cette dernière, la création de Twitter serait des plus simples : ancien de Google, Evan Williams aurait créé une start-up baptisée Odeo pour développer une plate-forme de podcasts. L’affaire aurait connu des débuts prometteurs, jusqu’à ce qu’Apple lance iTunes, coupant l’herbe sous le pied à la jeune société. Loin de se laisser démonter, Williams aurait alors demandé à deux salariés d’Odeo, Biz Stone – un « ex » de Google lui aussi -et Jack Dorsey, de trouver une nouvelle idée. Ainsi serait né Twitter. Devant le scepticisme des investisseurs, et malgré les risques, Evan Williams leur aurait alors fait une fleur en leur proposant de racheter leurs parts à bon prix. Voilà pour la version officielle que le journal « 20 Minutes », dans son édition du 15 avril 2011, concluait par un ironique « les trois hommes [Evan, Biz et Jack] furent heureux et eurent beaucoup de concurrents ».

Seul problème : cette version passe totalement sous silence le rôle de celui qui, selon tous les témoignages, est le véritable concepteur de Twitter : Noah Glass. Contraint de quitter Twitter en 2006, celui-ci a été littéralement rayé de l’histoire de l’entreprise. Jusqu’à ce qu’une enquête du magazine « Business Insider » daté d’avril 2011 fasse toute la lumière sur son rôle et sur celui d’Evan Williams. « Je n’ai pas créé Twitter tout seul, expliquait alors au magazine Noah Glass. La réalité, c’est que c’était un effort de groupe. C’est venu de conversations. Mais je sais que sans moi, Twitter n’existerait pas. » Williams finira d’ailleurs par le reconnaître…

Pour comprendre la genèse de Twitter, il faut revenir au parcours de ses fondateurs, à commencer par celui d’Evan Williams. Son histoire est emblématique de cette génération d’entrepreneurs qui émergent dans les années 1990 avec la montée en puissance d’Internet et qui alternent échecs et succès, le tout sous l’oeil attentif des grands du secteur – à l’affût de nouvelles idées -et des « business angels » attirés par de juteux profits. Né en 1972 dans une ferme du Nebraska, le jeune homme manifeste très tôt un désintérêt total pour les études. Il ne fera d’ailleurs qu’un très bref passage par l’université du Nebraska. En 1996, âgé de vingt-quatre ans, ce végétarien convaincu que fascine le monde de l’informatique rejoint, en Californie, les services marketing de la maison d’édition O’Reilly Media, spécialisée dans les ouvrages sur l’informatique et qui commence à développer des services « online ». Il y restera un peu plus d’un an avant de s’installer comme free-lance et rédiger des codes informatiques pour des entreprises comme Intel et Hewlett-Packard. En 1999, nouveau changement d’orientation ! Cette année-là, Evan Williams s’associe avec Meg Hourihan et crée la société Pyra Labs pour concevoir un logiciel de gestion de projet. Celui-ci propose, entre autres, l’une des toutes premières applications de création et de gestion de blogs que Williams, avec un sens certain du marketing, baptise « Blogger ». Las ! Pyra Labs, qui met gratuitement Blogger à disposition des utilisateurs, se retrouve rapidement sans le sou, suscitant de graves tensions en interne. Au début des années 2000, Meg Hourihan, qui s’oppose de plus en plus à son associé, et la totalité des salariés de l’entreprise, qui n’ont pas été payés depuis des mois, démissionnent en bloc. Williams se retrouve seul à la tête d’une entreprise sans argent et sans salariés. Jusqu’à ce que la compagnie de logiciels Trellix, qui croit dans le blog, lui sorte la tête de l’eau en investissant dans la société, lui permettant ainsi d’implanter de la publicité sur les weblogs. Tiré d’affaire, Williams demande alors à Biz Stone, un graphiste talentueux, de le rejoindre. C’est à ce moment que Google, qui suit de près le développement de Pyra Labs, propose à son fondateur de racheter l’entreprise, qui connaît une forte croissance. L’affaire se noue en février 2003 pour une somme restée inconnue mais qui se compte sans doute en millions de dollars.

Sauvé par un brainstorming
A trente et un ans, voilà Williams devenu millionnaire et chargé de développer les projets Blogger au sein du moteur de recherche créé en 1998 par Larry Page et Sergey Brin. En 2004, il obtient la consécration : il est reconnu comme « People of the Year » par le très influent « PC Magazine ». L’homme, pourtant, n’est pas à sa place chez Google, qui compte désormais plusieurs milliers de salariés et où il n’est plus totalement maître de ses mouvements. En octobre 2004, en quête d’un nouveau projet et disposant des moyens financiers pour le mener, Williams quitte Google pour rejoindre une jeune start-up qu’est en train de monter un certain Noah Glass. Comme Williams, celui-ci est un pur produit du business Internet, même s’il n’a pas connu les mêmes succès que le fondateur de Pyra Labs. Ancien répartiteur du 911, le numéro des urgences aux Etats-Unis, il a créé au début des années 2000 Audioblogger, une application permettant de publier des fichiers audio sur un blog au moyen d’un téléphone. Odeo est sa première entreprise. L’idée de Glass est de développer une plate-forme d’hébergement, de diffusion et d’enregistrement de podcasts. Un projet pour lequel, faute de moyens financiers, Glass est à la recherche d’investisseurs. Une aubaine pour Williams…

C’est donc comme investisseur, aux côtés de Charles River Ventures et d’une douzaine d’autres actionnaires, que Williams, à l’automne 2004, fait son entrée au tour de table d’Odeo. Pour l’occasion, il a amené avec lui son ami Biz Stone, qui a quitté Google en même temps que lui. La dizaine de salariés que compte alors l’entreprise -dont Williams est le PDG -se met aussitôt au travail. En juillet 2005, la plate-forme de podcasts d’Odeo est prête. Malchance ! Quelques mois plus tard, la firme Apple annonce en fanfare le lancement de la version la plus aboutie de son logiciel de lecture et de gestion de bibliothèque multimédia numérique iTunes. « Du jour au lendemain, notre plate-forme perdait tout son sens », confiera plus tard l’un des salariés d’Odeo. Au sein de la jeune start-up, de fait, c’est la consternation. En quelques mois, tout le « business plan » de la société se trouve à terre. Evan Williams – qui en a vu d’autres -ne se laisse cependant pas abattre. A l’occasion de l’une de ces réunions brainstorming dont l’entreprise est coutumière et au cours desquelles, une journée durant, chacun met sur la table les idées – y compris les plus incongrues -qui lui passent par la tête, le PDG demande à ses équipes « de trouver quelque chose » pour relancer Odeo. Cette idée de génie, c’est précisément Noah Glass et un autre salarié de l’entreprise, Jack Dorsey, qui la trouvent.

L’idée est simple dans son principe : il s’agit de développer une plate-forme permettant à n’importe qui de décrire, sous la forme de messages très courts, ce qu’il est en train de faire ou son état d’esprit -« status » en anglais -à un instant précis et ce via SMS. Glass et Dorsey travaillent des mois durant sur ce projet que financent pendant ce temps-là, à fonds perdus, les investisseurs d’Odeo. Si Dorsay semble avoir eu l’intuition de ce qui deviendra bientôt Twitter, son développement et son aboutissement techniques sont entièrement l’affaire de Glass, qui se prend littéralement de passion pour le projet. En février 2006, celui-ci est suffisamment avancé pour que les deux hommes le présentent au reste de l’entreprise. Sur le moment, Williams se montre sceptique – c’est du moins ce que diront à « Business Insider » plusieurs salariés de l’entreprise. Le PDG décide néanmoins de faire confiance à Glass et de le laisser mener à bien son travail. En mars 2006, un prototype est prêt. Noah Glass le baptise dans un premier temps « Status », avant de le renommer « twttr », en référence au site de partage de photographies Flickr. Ce nom imprononçable sera remplacé un peu plus tard par Twitter.

Honnêteté ou calcul machiavélique
L’heure de vérité a désormais sonné, pour Glass, pour Williams, pour les 14 salariés de l’entreprise et, bien sûr, pour les investisseurs. Les premiers essais de Twitter se révèlent encourageants, très encourageants même ! En quelques jours, plusieurs milliers d’abonnés s’inscrivent en effet sur la nouvelle plate-forme. C’est alors que se joue l’avant-dernier acte de cette histoire. En septembre 2006, Evan Williams écrit une lettre à tous les investisseurs d’Odeo. « Twitter n’est qu’une application parmi beaucoup d’autres que je souhaite développer au sein d’Odeo. Cette application compte à ce jour 5.000 inscrits. Je vais continuer à investir dans Twitter, mais il m’est difficile de vous dire si cet investissement se justifiera à l’avenir », écrit-il avant de proposer aux actionnaires de racheter leurs parts. Honnêteté scrupuleuse vis-à-vis de ses actionnaires ou calcul machiavélique, comme l’accuseront certains ? A leurs yeux, Williams aurait compris l’immense potentiel de Twitter et décidé de racheter l’intégralité des parts de l’entreprise avant que celles-ci ne lui deviennent inaccessibles. Et certains de ressortir l’affaire des salariés non payés de Pyra Labs ou les conditions de revente de la société à Google, effectuée au seul profit de Williams. « Tous les entrepreneurs à succès se font des ennemis au cours de leur parcours », répondra plus tard Williams. Difficile, en tout état de cause, de se faire un avis sur les motivations réelles de l’entrepreneur. Ce qui est certain, en revanche, c’est que les actionnaires d’origine récupèrent largement leur mise et ne trouvent rien à redire à l’offre que leur fait Williams.

A l’automne 2006, Evan Williams se retrouve ainsi propriétaire de 100 % des parts de la société Odeo, dont les actifs sont transférés à une nouvelle société, Obvious Corp. Le dernier acte se produit un peu plus tard avec le licenciement de Noah Glass. Vengeance mesquine de Williams, décidé à s’accaparer les mérites de l’invention de Twitter ? C’est aller un peu vite en besogne ! Il semble en fait que le départ de Glass s’explique pour des raisons stratégiques concernant l’avenir de la société. Depuis son invention en 2006, Glass milite en effet pour que Twitter devienne une société à part entière, dont il prendrait la direction. Une idée que rejette Williams. La création d’Obvious Corp. ne fait qu’aviver le conflit, compliquant singulièrement les relations entre les deux hommes au caractère diamétralement opposé. Jusqu’à ce que Williams, devenu seul maître à bord, décide de se séparer une fois pour toutes de Glass. Ironie du sort : la société Twitter sera finalement créée en avril 2007 avec Jack Dorsey à sa tête. Evan Williams lui succédera en octobre 2008 avant de céder sa place à son directeur d’exploitation, Dick Costolo, pour se consacrer à la relance d’Obvious Corp., dont il veut faire un incubateur de start-up et d’idées susceptibles « d’améliorer le monde ».

 

Illustration. De « twttr » à twitter », l’évolution du logo.

 

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton, historien des entreprises et écrivain, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Saga des Rothschild, parue en 2017. Il est également le fondateur de l’agence History & Business, l’une des principales agences d’histoire d’entreprises en France. Tristan Gaston-Breton collabore également au quotidien économique Les Échos pour lequel il rédige, depuis 1999, les séries d'été consacrées à l'histoire des grandes entreprises et des grands entrepreneurs qui ont marqué l'histoire du capitalisme.

Écrire un commentaire