La mission Iwakura… A la fin des années 1970, Deng Xiaoping ne cesse d’y penser. De décembre 1871 à décembre 1873, une cinquantaine de hauts fonctionnaires japonais conduits par Iwakura Tomoni avaient visité plus de quinze pays : usines, écoles, universités, mines, banques, exploitations agricoles et même commissariats de police… Ils avaient tout vu, tout noté, tout enregistré avant de s’en retourner dans l’Archipel. Leur rapport avait joué un rôle capital dans la mise en oeuvre des grandes réformes de l’ère Meiji, qui allait faire du Japon un pays moderne et ouvert sur le monde. Un modèle pour Deng Xiaoping…

En 1978, celui-ci est sur le point de devenir l’homme fort de la Chine. Il le deviendra définitivement en 1979, après avoir écarté en douceur son rival, Hua Guofeng. En 1975, un an avant la mort de Mao, il s’est lui-même rendu en France pour une visite officielle, rencontrant industriels, scientifiques, ministres et hauts fonctionnaires. Il en est revenu avec une conviction : la Chine a pris du retard, beaucoup de retard, en grande partie à cause de la Révolution culturelle. Au milieu des années 1970, de fait, la Chine est dans un piteux état. Le revenu moyen des habitants est de 40 dollars par an seulement et la production de grain est revenue à son niveau de 1957. La Chine, pense-t-il, doit s’ouvrir au monde, s’inspirer des idées et des méthodes en vigueur en Europe et aux Etats-Unis, ces méthodes que les nouveaux « dragons » d’Asie -le Japon, la Corée du Sud, Taiwan, Hong Kong et Singapour -ont déjà totalement assimilées. Et même, pourquoi pas, faire venir jusqu’en Chine les investisseurs étrangers. Le tout sans remettre en question le rôle dominant du Parti communiste chinois… Un véritable défi que le pays saura surmonter et que symbolise pleinement l’inauguration, en 1979, de la « zone économique spéciale » (ZES) de Shenzhen. La première d’une longue série. Le symbole, surtout, de cette Chine nouvelle que Deng appelle de ses voeux…

Le processus qui va conduire à sa création commence à la manière de la mission Iwakura : par une série de voyages. Dès 1978, Deng Xiaoping encourage en effet les officiels chinois à se rendre à l’étranger. « Plus vous verrez de pays, plus vous prendrez conscience de notre retard », leur explique-t-il. En avril de cette année-là, une importante délégation se rend à Hong Kong, en Europe de l’Ouest et au Japon. D’autres suivront tout au long de l’année. En Europe, ceux de leurs membres qui l’ignoraient encore découvrent que les usines sont beaucoup plus performantes que celles qui existent en Chine et que les travailleurs bénéficient d’un niveau de vie bien supérieur… De passage à l’aéroport Charles de Gaulle, la délégation tombe des nues lorsqu’elle découvre que le mouvement des avions est entièrement contrôlé par ordinateur ! Tout comme cette centrale électrique allemande dont le tableau de contrôle ne nécessite que deux techniciens ! Elle est également enthousiasmée par la réussite phénoménale de Hong Kong et plus encore par celle du Japon, un pays en ruine en 1945 et devenu, trente ans plus tard, l’une des principales puissances économiques mondiales. A Pékin, les milieux officiels bruissent alors de mille projets. Dans les instances du Parti et du gouvernement -Politburo, Plénum, commissions d’Etat, ministères… -, il n’est question que de réformes.

Le tournant essentiel se situe entre juin et septembre 1978 à l’occasion d’une session spéciale du Politburo, elle-même suivie d’un grand forum sur la modernisation. Des jours durant, dans une atmosphère fébrile marquée par une grande liberté de parole, les dirigeants chinois se livrent à une gigantesque séance de « brain storming ». Proposées par le vice-Premier ministre Gu Mu, l’un des responsables des affaires économiques tout juste revenu d’une grande tournée européenne et avec bien sûr l’aval de Deng Xiaoping, les décisions prises à ce moment marquent l’entrée de la Chine dans une ère nouvelle. Outre le lancement d’un emprunt à l’étranger -une première ! -, les dirigeants chinois décident en effet de développer massivement l’industrie textile du pays. Pour inonder le monde de fibres synthétiques ? Loin s’en faut ! Pour Deng et son entourage, il s’agit d’abord et avant tout, comme l’ont fait plus tôt les dragons asiatiques, de favoriser l’émergence d’une industrie légère afin de répondre aux besoins de la population chinoise. Adresser un « message fort » à cette dernière et préparer ainsi d’autres réformes : tel est l’objectif premier de Deng, dont la position politique n’est pas encore tout à fait assurée. Contrairement à une idée tenace, le but des dirigeants chinois n’est alors aucunement de faire de l’industrie une arme pour partir à la conquête du monde. Ce sont les Occidentaux, attirés par le fabuleux marché chinois et engagés dans une spirale sans fin de baisse des coûts de production, qui finiront par faire de l’immense empire du Milieu l’« atelier du monde ». C’est alors également, entre juin et septembre 1978 et après de nombreux débats, que la décision est prise de créer en Chine des zones économiques spéciales. L’objectif : développer des activités résolument tournées vers l’export, un moyen de manifester clairement aux yeux du monde la nouvelle ligne officielle en vigueur à Pékin mais aussi de…faire rentrer des devises. Pour expérimenter cette nouvelle formule, le choix des dirigeants chinois se porte sur Shenzhen. Située à l’une des extrémités du delta de la rivière des Perles, la ville, au départ un simple village de pêcheurs, est encore largement rurale et n’offre pourtant aucun attrait particulier. Du moins en apparence ! Shenzhen est en effet située à quelques kilomètres de Hong Kong. Depuis quelques années, et plus particulièrement depuis la mort de Mao, des milliers de jeunes Chinois tentent d’ailleurs, chaque année, de passer clandestinement de l’autre côté du delta pour y trouver un emploi. Certains y parviennent. D’autres non, arrêtés, tués ou victimes d’accidents. Depuis des années également, les Chinois traitent le problème d’un point de vue exclusivement sécuritaire, déployant des centaines d’hommes et des kilomètres de fil de fer barbelé le long de la frontière pour intercepter les fugitifs. Dès novembre 1977, de passage dans la région, Deng Xiaoping annonce un changement radical de politique : plutôt que de renforcer sans cesse la sécurité, il convient, explique-t-il aux militaires qui l’accompagnent, de développer l’économie locale afin d’offrir du travail à la population. Tel est l’un des premiers objectifs de la zone économique spéciale : offrir des perspectives aux habitants de Shenzhen et de sa région. L’autre objectif est bien sûr de profiter de la situation géographique exceptionnelle de la ville pour lancer le premier acte de l’ouverture au monde de l’économie chinoise.

Formellement créée dans les derniers mois de l’année 1978, la zone économique spéciale de Shenzhen est placée sous l’autorité de Xi Zhongxun, le nouveau secrétaire du Parti pour la province du Guangdong. Si cet apparatchik modèle n’a rien d’un économiste, il a en revanche des idées très claires sur ce qu’il convient de faire. Depuis sa visite sur place en novembre 1977, Deng Xiaoping pense qu’il faut développer à Shenzhen une agriculture moderne dont les surplus seraient exportés vers Hong Kong. Xi Zhongxun lui, soutenu par plusieurs officiels dont Gu Mu, pense autrement. A ses yeux, la voie agricole doit être abandonnée au profit d’une voie industrielle. Son idée est simple : ce qu’il souhaite, c’est installer à Shenzhen des usines qui fabriqueront des produits finis à partir de matières premières importées de l’étranger, et en premier lieu de Hong Kong. Mieux encore : plutôt que de bâtir des usines chinoises, Xi Zhongxun souhaite autoriser à Shenzhen l’implantation d’entreprises étrangères. Outre des exportations et des devises, la Chine y gagnera d’apprendre de nouvelles techniques et de nouvelles méthodes de management…Ce qui devait être, au départ, une simple zone d’exportation de produits agricoles devient ainsi un projet beaucoup plus vaste dédié aux investisseurs étrangers…

Cette idée est formellement avalisée lors du Plénum qui se tient à Pékin le 6 janvier 1979. Quelques semaines plus tard, le 31 janvier 1979, à la suite de nombreux contacts pris de part et d’autre du delta de la rivière des Perles, une première offre est transmise à Pékin. Elle émane de Yuan Geng, l’un des principaux armateurs de Hong Kong. L’homme rassure les autorités chinoises, qui redoutent encore un passage trop rapide au capitalisme. Ancien membre du Parti communiste durant la guerre civile, il est bien introduit à Pékin, où il connaît plusieurs membres du gouvernement. Sa proposition consiste à faire démanteler, à Shenzhen, de vieux navires à vapeur et à y recueillir les déchets de métal, eux-mêmes utilisés pour la construction de grands ensembles immobiliers à Hong Kong. Avantage du projet : il ne nécessite aucun investissement lourd et est immédiatement opérationnel. En réalité, c’est finalement à Shekou, située à l’extrémité sud de la péninsule de Nantou, tout près de Shenzhen et face à Hong Kong, que Yuan Geng s’installe finalement au début de l’année 1979. Shekou devient ainsi le premier site en Chine à accueillir un investisseur « étranger » -l’armateur, en fait, est chinois. Les grandes compagnies pétrolières -Agip, Chevron, Texaco, Shell… -y obtiendront un peu plus tard, dans les années 1980, des concessions pour l’exploration pétrolière en mer de Chine. La ville accueillera également les premiers contingents de travailleurs étrangers.

Il n’empêche : en ce début d’année 1979, l’ouverture de l’économie chinoise est devenue une réalité. Reste à rendre la zone économique spéciale de Shenzhen vraiment attractive pour les investisseurs étrangers. Une fois de plus, Xi Zhongxun joue, dans l’affaire, un rôle clef. En avril 1979, à la suite de longues discussions avec Deng Xiaoping, il obtient que la zone soit dotée d’une large autonomie et que soient mises en place toute une série de mesures destinées à favoriser l’implantation d’entreprises étrangères. Parmi elles, la construction d’infrastructures -routes, voies ferrées, hôtels, immeubles de logement, bureaux -, la publication d’un code sur les sociétés mixtes à capitaux chinois et étrangers et des avantages fiscaux divers -taxes et droits de douane réduits, facilité de transfert des bénéfices… Surtout, il obtient que soit accordé à la province le droit d’approuver les contrats d’investissement étrangers sans en référer au pouvoir central. Prudent, Pékin conserve tout de même un oeil attentif sur la zone de Shenzhen -et celles qui sont créées dans la foulée -en mettant en place un Bureau des ZES présidé par le Premier ministre en personne. Ce sont ces avantages qui vont permettre le « décollage » de la zone…

En 1982, trois ans après l’ouverture officielle de la ZES de Shenzhen, 1.476 contrats d’investissement ont déjà été signés avec des sociétés étrangères pour un montant de plus de 16 millions de dollars américains. Ce montant atteindra le milliard de dollars en 1993. De très nombreuses usines -pour la plupart de petite taille -s’installent alors sur le site. Au cours des premières années, les investisseurs proviennent exclusivement de Hong Kong et de Taiwan. Japonais et américains s’installeront plus tard, à la fin des années 1980. En 1993, les premiers représentent déjà 20 % des investisseurs et les seconds un peu plus de 6 %. Les premiers français, eux, s’installent en 1988. Mécanique, textile, technologie, finance et services… Les activités ne cessent de se diversifier. La ville elle-même croît très rapidement, grossie par les vagues successives de travailleurs temporaires. D’un peu plus de 20.000 habitants en 1979, elle est devenue, en 1993, une agglomération de plus de 3 millions d’habitants. Ils seront 10 millions au début des années 2000. Moins de vingt ans auront suffi aux autorités chinoises pour gagner le pari de l’ouverture au monde, permettant ainsi le formidable décollage économique de toute une nation.

 

Illustration.  Shenzhen au début des années 1980.

 

 

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton

Tristan Gaston-Breton, historien des entreprises et écrivain, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Saga des Rothschild, parue en 2017. Il est également le fondateur de l’agence History & Business, l’une des principales agences d’histoire d’entreprises en France. Tristan Gaston-Breton collabore également au quotidien économique Les Échos pour lequel il rédige, depuis 1999, les séries d'été consacrées à l'histoire des grandes entreprises et des grands entrepreneurs qui ont marqué l'histoire du capitalisme.

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